Affichage des articles dont le libellé est Philosophie dangereuse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Philosophie dangereuse. Afficher tous les articles

mardi 5 février 2008

Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire dangereuse de la philosophie


Cours 7 : Prodicos, le philosophe à la fourrure


Introduction :

A) Rappel :

· La semaine dernière nous avons découvert le philosophe Antiphon d’Athènes et sa philosophie dérangeante. Antiphon situait dans une opposition in-déliable la nature de l’homme et les lois, produits de la culture. La première se donnait alors comme liberté, douceur et plaisir. La seconde comme aliénation, entrave à une vie heureuse et bien vécue, soumission à un ordre injuste.

· On avait examiné avec soin la transvaluation des valeurs : ce qui est donné comme juste et honnête n’est en réalité que conventions artificielles et artificieuses génératrices de souffrances et de douleurs. Les juges, des incarnations de la perversité des lois. La justice officielle des tribunaux engendre l’injustice en donnant la part égale au meurtrier et à la victime, censés tous deux prouver leur innocence. Dans ces conditions, c’est la parole travaillée et stylisée qui départage, non les faits. Le mensonge rhétorique contre la réalité vécue. Le sophiste/avocat comme créateur de réalité/apparence.

· Antiphon, conscient de l’impossibilité de s’arracher définitivement aux lois, donc à la souffrance, dans un mouvement de réalisme tragique, proposait quelques remèdes à cette maladie : sur l’ordonnance du médecin Antiphon, l’amitié, vécue sur le mode du partage et du vase communiquant.

· Mais aussi la psychanalyse : Antiphon invente, en même temps qu’il les développe, les prémisses d’une thérapie de l’âme et du corps. Il s’agit, au moyen de l’interprétation des rêves, sur un mode rationnel (artificiosa, artificialis) et du traitement des chagrins par l’invention de néologismes, de supprimer les souffrances psychologiques sources d’autres douleurs d’ordre psychosomatiques.

· On avait vu la force du système philosophique antiphonien : à l’image de la matière (l’arrythmiston), la nature reprend toujours le dessus sur la culture. Le sophiste, le philosophe-voyou est là pour aider le disciple à franchir le pas d’un hors-la-loi bien vécu, au profit d’une existence immédiate où l’argent par exemple (le mot tabou des philosophes) permet d’améliorer son quotidien. Une existence qui a pour but le plaisir, plutôt que la douleur.

B) Prodicos de Céos

· Il était donc normal que notre itinéraire renégat de la philosophie classique nous mène vers un penseur qui, lui aussi, à sa manière a été hédoniste – mais toujours sophiste et dangereux, et je vais suivre là, dans bien des occurrences, des développements avancés par mon maître (bien qu’il se dédise de cet état à chaque fois que je lui en fais mention) Michel Onfray en janvier 2003 dans ses cours de l’Up de Caen.

· Avant de rentrer dans la vie de Prodicos de Céos, je voudrais m’arrêter un instant sur le terme « hédoniste » et sur son étymologie. Le mot vient du grec « ήδονή », qui signifie plaisir. L’idée est de donner le plaisir comme but à l’existence. Le lieu commun que je voudrais battre en brèche est celui qui identifie l’hédoniste avec le dépravé, le débauché, le libertin. Il y a un « sens », sans jeu de mots, des plaisirs des sens, qui fait que l’on ne peut s’immerger jusqu’à plus soif dans les plaisirs, sans générer de la douleur. Michel Onfray développe cela (40 livres) : l’homme de plaisir est homme de mesure. Le libertin côtoie l’ascète.

· Les philosophes dangereux ne sont pas toujours hédonistes, mais souvent. La séance de ce soir va nous permettre de clarifier les enjeux qui existent entre les deux pensées, pourquoi, comment elles se distinguent.

· Ce que l’on sait de la vie de Prodicos de Céos nous vient de Platon. Contrairement à bon nombre de sophistes, il a une bonne « mauvaise réputation », pour reprendre les mots de Michel Onfray. C'est-à-dire que Platon le fait apparaître régulièrement dans ses dialogues pour lui donner un rôle honorable : dans le Protagoras, il joue aux arbitres entre Protagoras et Socrate. Ailleurs, Socrate, dans un élan méprisant, soutient qu’il lui refile des disciples quand il ne peut plus rien en tirer… Encore une fois, vous commencez à en avoir l’habitude, c’est mystérieux, quelques brisures et bribes pour re-construire une philosophie, c’est maigre.

· Enfin, la tradition philosophique a tout fait pour ne pas le présenter comme un philosophe dangereux et hédoniste, mais comme un penseur sec et sévère, austère et ascétique. On verra pourquoi justement il ne l’est pas. L’idée, pour la tradition, dans ces cas là, est de récupérer des intellectuels pour venir grossir les rangs de l’idéalisme et des partisans du nomos, des adorateurs des pulsions de mort et des adeptes du dolorisme. Rhétoriquement, c’est habile : on ne rejette pas tout en bloc, on trouve des exceptions qui confirment la règle.

· L’Eglise aussi n’a-t-elle pas brûlé Prodicos, bien qu’elle eût dû, à mon sens : un certain fragment de Prodicos, rapporté par Xénophon, a pu servir de démonstration du genre de vie à adopter en tant que chrétien ; organisant ainsi le passage du monde païen au monde chrétien.

· Prodicos est né dans une île des Cyclades, Céos, (encore un métèque). On ignore sa date de naissance : on la place communément vers 470-460. Donc il est plus jeune que notre cher Protagoras, dont il a suivi les cours. Savant et habile dans l’art de parler, il est envoyé par sa Cité natale comme ambassadeur à Athènes, où il est très apprécié par l’Assemblée du peuple. Il a donné des leçons et des conférences à Athènes, de telle sorte qu’il s’est attiré la gloire. Il est aussi itinérant et se produit dans plusieurs cités grecques. Donc un sophiste, qui jusque là n’est guère si différent qu’un Gorgias, par exemple.

· Ce qui va le démarquer des autres, c’est une existence placée sous le signe du plaisir (à grand renfort d’anecdotes), une philosophie originale de la mythologie et enfin une éthique héroïque (à travers une fable dont Hercule est le héros).

----------------------------------------------------------------

I) L’hédonisme voyou, quelques anecdotes pour un portrait d’un Prodicos hédoniste

II) La mythologie rationnalisée

III) L’éthique héroique

----------------------------------------------------------------

Conclusion:

· Nous sommes arrivés au seuil de la première année de notre histoire de la philosophie dangereuse.

· On termine avec un voyou jouisseur, Prodicos de Céos qui nous propose un édifice philosophique déterminant : celui d’une éthique héroïque. Pas celle qui ferait de la souffrance un mode de vie, mais celle qui invite à franchir le dualisme manichéen, inévitable, dans lequel tente de nous reléguer la tradition culturelle. Et il faut bien être un héros, mi-homme, mi-dieu, pour se placer au-delà du bien et du mal, au-delà des oppositions, dans un lieu de non tension où les contraires ne se font plus la guerre.

· Charge à nous de faire advenir cette union du bien et du mal, du vice et de la vertu. Charge à nous de faire advenir le héros qui veille en chacun de nous.

Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire dangereuse de la philosophie


Cours 6 : Antiphon, le philosophe hors-la-loi


Introduction :

A) Rappel :

· Nous avions arrêté notre parcours philosophique à un panorama, un belvédère relativement dangereux : celui des réalistes tragiques. On avait découvert un petit groupe de penseurs, qui, loin de former une communauté à part entière, se ressemblait sous une même vision de l’existence. Je vais la rappeler brièvement, car elle va résonner au cours de notre rencontre de ce soir.

· Leur point commun – rappelons leur nom : Thucydide, Thrasymaque, Glaucon, Adimante, Calliclès – est une extrême lucidité sur l’existence et ses mécanismes. La vie est régie par « la loi du plus fort », cette idée que la nature, la phusis pour le dire en grec, est reine, imposant une logique de lutte pour l’existence, lutte pour la domination entre les hommes. Sorte de déterminisme implacable : l’homme condamné à écraser son prochain ou à l’être à son tour.

· Certains, comme Calliclès ou Glaucon, nous avaient même porté la démonstration que les lois, présentées comme justes, légitimes et sources de concorde depuis tout temps, n’étaient en fait qu’une expression hypocrite et malade de cette soif de domination que l’être humain a en lui, consciemment ou non. Les lois étaient apparues dans leur plus simple appareil, nues, si vous me prêtez l’expression : des artifices « légaux », subtils et pérennes pour acquérir la force et réduire les autres en esclavages. Sans jamais être soupçonné du pire.

· Je vous avais alors proposé une réponse, autorisant l’homme à se redresser, à secouer ses chaînes tel un lion, l’expression est de Calliclès, et à outrepasser le droit positif (les lois que l’on pond et rédige dans nos Assemblés) : assumer pleinement sa volonté de puissance par delà le bien et le mal, au-delà de toute morale moralisante, la moraline de Nietzsche, vivre et agir dans la célébration du droit de la nature ;

· qui ne fait pas que je tue mon voisin si l’idée me traverse la tête, ou que je le vole si cela m’amuse, mais qui fait que rien n’est placé au-dessus de mon moi, que l’homme, l’individu singulier que je suis, occupe le centre de l’univers ; le vol et le crime resurgissent alors, mais justifiés par les nécessités de la nature.

· et qu’enfin le réel se colore d’une lumière tragique : je suis condamné à être l’acteur et le spectateur d’un univers en lutte. Thérapie philosophique : le fait de savoir guérit l’homme du mal qui l’accable, sans que ce mal disparaisse, bien entendu. C’est le propre d’une tragédie : le héros est accablé par son destin, mais vit son existence néanmoins.

B) Antiphon, un autre philosophe hors-la-loi

· J’aimerais vous présenter ce soir Antiphon, qui est un autre penseur hors-la-loi. Quand on fait le compte des penseurs qui ont pensé contre le nomos, on ne trouve pas grand monde. Comme si, finalement, le confort intellectuel était préférable à l’existence philosophique : l’assoupissement contre l’éveil, la torpeur contre la vie. On n’aime pas ces philosophes : pour Antiphon, j’ai encore vérifié en finalisant le cours de ce soir : absence sans équivoque de toutes les anthologies scolaires. Une pensée qui compte pour rien au regard de la postérité philosophique.

· Antiphon d’Athènes aurait pu reprendre à son compte la célèbre phrase de Descartes de ses Médiations (Préambule de ses Cogitationes privatae) : j’avance masqué, larvatus prodeo. On ignore sa date de naissance, celle de sa mort (peut-être vers 411 avant J-C). On pense qu’il est un peu plus jeune que Gorgias. Pire, on ne sait pas qu’il est réellement, puisque un grammairien de l’Antiquité, Didyme, prétend qu’il existe deux Antiphon, l’un serait notre sophiste et orateur, un autre serait un logographe (qui écrit des discours pour les autres), homme politique, chef de guerre, originaire de Rhamnunte (près de Marathon), partisan d’un coup d’Etat oligarchique. Romeyer dit que des découvertes récentes ont prouvé l’unité, Michel Onfray dit que cela a prouvé le contraire… Prudence donc.

· Je vous propose d’aller au-delà de cette question de spécialiste et de prendre dans les fragments d’Antiphon, qui nous sont demeurés, ce qui permet de dessiner un Antiphon voyou : il est entendu, depuis le début de notre histoire de la philosophie dangereuse que nous avons souvent à faire à des personnages conceptuels. Le rassemblement de quelques fragments et leur interprétation fournissent de quoi sortir du néant ces penseurs…et c’est déjà très bien comme cela.

· Avec Antiphon on va découvrir, non pas une sorte de cri tragique et philosophique, comme celui de Calliclès et de Thrasymaque, mais un système philosophique de l’anti-nomos, du hors-la-loi. Une architecture bien faite et bien construite.

---------------------------------------------------------------------------------------------

I) Retour de l'argent en philosophie

II) Un matérialisme hors-les-formes

III) une éthique hors-la-loi

IV) Une psychanalyse hors-le-temps

---------------------------------------------------------------------------------------------

En conclusion :


· Sur cet acte de fondation de la psychanalyse par Antiphon, s’achève notre portrait de notre philosophe hors-la-loi. Je crois qu’il s’agit d’une des pensées les plus percutantes de notre Vème siècle. On est passé du cri philosophique de Calliclès appelant à la volonté de puissance à un système philosophique de la force de la nature.

· Les formes tentent de fixer la matière, mais en vain, celle-ci reprend toujours ses droits.

· Les lois tentent de figer les mouvements naturels de l’homme, mais en vain, celui reprend toujours ses droits et fait voler les lois en éclats.

· Les mots tentent de s’approprier le réel, mais en vain, la parole du sophiste crée un autre langage qui permet de retrouver la nature et la santé.

· Retour à Antiphon, donc. Pour une célébration d’une nature puissante et joyeuse, débarrassée du carcan légaliste.

lundi 21 janvier 2008

Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire dangereuse de la philosophie

Cours 5: Le réalisme tragique des penseurs voyous



Introduction :

A) Rappel :

• Nous avions vu, lors de notre dernière rencontre, le portrait de Socrate en guerrier, en spadassin, l’épée à la main. On avait attiré l’attention sur quelques faits historiques jamais considérés dans la biographie du philosophe célèbre : ses gestes, dans la polysémie du terme, durant la guerre du Péloponnèse : Potidée, Amphipolis, Délion. Autant de noms qui fonctionnent comme marques - « marqueurs » philosophiques, des cicatrices qui font qu’un homme n’est plus le même après. La guerre ne laisse pas indifférent. Elle trempe le caractère.

• Car, au Vème siècle plus qu’à aucun autre moment de l’histoire militaire, quand on est fantassin, comme l’était Socrate, on est confronté, condamné même, à prendre la vie de l’ennemi. Sans quoi, c’est lui qui vous la prend. On avait donc dit l’atrocité philosophique : Socrate, le père de la philosophie était un meurtrier. Ce fait dérangeant avait permis de mettre en valeur le relativisme de nos philosophes. Le prix même de la vie humaine est question de point de vue, relatif à une situation donnée, à une conception du monde. Il n’est en rien absolu.

• Notre rencontre avait aussi permis de remettre Socrate à sa place en termes d’historiographie philosophique : Socrate était un sophiste, athénien certes, au même titre que nos autres philosophes dangereux, et même un excellent sophiste, inclassable, et qui fut l’objet d’une « récupération » philosophique par Platon : à la mort de Socrate en 399 av J-C, Platon se met à rédiger des dialogues dont celui-là est le héros. Tout est alors possible pour Platon : pour extraire une philosophie socratique, on ne peut que se reporter aux faits historiques et biographiques.

• La mort de Socrate faisait sens : éloge du suicide, de la mort volontaire comme exercice philosophique. Que philosopher, c’est apprendre à mourir. Socrate regarde la mort en face : un examen attentif de son procès démontre que Socrate fait tout pour provoquer sa propre condamnation à mort. Et qu’une fois condamné, il ne fait rien pour s’y soustraire, alors que les moyens sont là pour s’échapper. Fin de la mystification platonicienne sur Socrate.


B) Les penseurs du réalisme tragique

• La mystification platonicienne cependant est plus solide que cela: le fait de faire tomber la statue de Socrate du côté de la philosophie dangereuse ne suffit pas à renverser l’œuvre de Platon. Il nous reste encore un groupe de penseurs qui a fait les frais de la forgerie platonicienne : c’est le groupe des philosophes de ce que j’appelle « le réalisme tragique ».

• Parmi eux on trouve aussi bien des historiens, comme Thucydide, ou des sophistes, tels Thrasymaque, Glaucon, Adimante et Calliclès. Nous allons examiner les nuances que chacun a apportées. Leur point commun : refuser de voir le monde en se voilant la face, en se racontant des histoires, en créant des « mythologies » pour le dire dans les termes de Roland Barthes. La mythologie, nous dit Barthes, c’est nos illusions sur les choses, véhiculées par l’idéologie.

• Ces penseurs affirment tous que le monde offre le spectacle de la loi du plus fort, qui fonctionne comme un véritable mécanisme, une sorte de déterminisme. On va voir exactement comment et pourquoi.

• Ces idées n’émergent pas au Vème siècle par hasard. La première raison est le contexte politique : celui des guerres entre hellènes (Spartes et Athènes) : toutes les batailles de la Guerre du Péloponnèse. L’ennemi n’est plus perse, ce n’est plus le barbare ni l’étranger, mais le grec, l’ancien allié, le frère.

• La seconde raison découle de la première. L’apparition d’un débat sur deux notions concepts clés : celui de la nature et de la culture. La phusis et le nomos. Autrement dit, faut-il suivre une existence à l’aune des lois de la nature, et avec elles, nos passions - haine, colère, violence, soif de rapine, ... - ou bien les lois culturelles, celle que la cité a élaboré, dans le cadre de la raison? On pourrait consacrer un séminaire à cette question, tant ses ramifications s’enracine dans le temps et plonge vers l’avenir.

• Nous allons donc voir quelles sont les réponses que nos penseurs voyous apportent à cette question de prime importance, à partir du moment où l’on décide de vivre sa vie de manière philosophique.


-----------------------------------------------------------------------------------
I) Thucydide

II) Thrasymaque

III) Glaucon et Adimante

IV) Calliclès

------------------------------------------------------------------------------------

En conclusion:

Voila en ce qui concerne le concept de “ réalisme tragique”. Il s’agit donc de voir l’existence dans toute sa nudité, sans mensonge ni illusion rassurante, confortable et aveuglante: la loi du plus fort régit et détermine l’être humain, qui même s’il s’en croit débarrassé y est asservi. Le nomos sert à habiller la phusis pour étendre la domination de quelques uns sur la multitude. L’idée est donc de s’assumer et de se regarder en face, sans baisser les yeux. Et de célébrer sa propre volonté de puissance. C’est ce que je vous invite à faire dès à présent dans vos questions.

vendredi 14 décembre 2007

« Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire de la philosophie dangereuse »

Cours 4 : Socrate tranchait des gorges






Introduction :

A) Rappel :

· La dernière fois nous nous étions intéressés au sophiste Gorgias de Leontium, le Sicilien. On avait alors entrevu comment la pensée de Gorgias, qui a souffert pendant 25 siècles d’un discrédit philosophique, se déployait dans la célébration d’un réalisme tragique (quand je dis « tragique », il n’y pas de valeur péjorative attaché au mot : le réel tel qu’il est). L’homme doit choisir entre deux aspects du réel, une « illusion justifiée ». Autrement dit, comme il n’y a pas de vérité, ni de critère permettant l’affirmation de la Vérité, je dois opter pour l’un des deux côtés de la chose, je dois prendre partie pour les choses.

· Et ce qui permettait de transmettre le choix, c’était la persuasion, Peitho, pour le dire en grec ancien. Pas une persuasion qui s’appuie sur la logique rationnelle pure, car une belle démonstration peut laisser un auditoire froid et sans émotion, mais une persuasion qui agit sur le psychisme, sur l’affectif, sur « les tripes », pour le dire avec les mots de Céline. Le sophiste fait donc advenir la valeur par la petite musique du langage, par « la parole habitée par le rythme ». D’où les figures de pensée et de style, qui transforme un discours banal en phrasé poétique et efficace. Que Gorgias invente.

· Le problème demeurait alors de savoir comment le sophiste opère le choix. Qu’est ce qui lui permet de se décider pour l’un plutôt que pour l’autre. La réponse était dans la saisie de son moment opportun, le kairos. Et loin d’être dans une temporalité de l’être et de la durée (ce qui dure est toujours identique à ce qu’il est), nous avions proposé un contretemps : de la rupture, du changement, de l’occasion, de l’instant. Qui désamorçait, par là même, les notions de profiteurs et d’opportunistes : on n’est pas bon ou méchant en soi, mais par rapport aux circonstances qui nous voient l’être.

· Je vous avais fait la proposition, je crois, d’une philosophie à dimension humaine, à la portée de tous, accessible pour vivre sa vie dans l’ici est le maintenant.

B) Socrate et la tradition

· Je voudrais vous entretenir ce soir de Socrate, un philosophe, dont je vous ai déjà parlé, point de jonction entre nos deux philosophes précédents, Protagoras et Gorgias, puisque Platon consacre un dialogue à chacun, mettant en scène Socrate et nos philosophes dangereux.
· On peut s’étonner de la présence de Socrate au milieu des philosophes dangereux et maudits, que je me suis fait un devoir de sortir de l’ombre. Puisque c’est lui qui s’oppose à nos philosophes et qu’on retient de Socrate tout, sauf qu’il soit un méchant homme. On le présente le plus souvent comme l’accoucheur de la vérité, celui qui fait naître la sagesse chez les gens qu’il rencontre, que ce soit des charpentiers ou des aristocrates comme le célèbre Alcibiade.

· Socrate incarne aussi pour la tradition philosophique le point de départ, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, de la pensée européenne. L’histoire de la philosophie se sert de sa vie pour dater les autres penseurs. Je crois qu’il y a eu une influence a posteriori entre Socrate et Jésus. Une sorte de calque réciproque : Platon a forgé une sorte d’évangile païenne (constituée par ses innombrables dialogues qui retracent le vie d’un Socrate idéalisé) et les historiens de la philosophie du moyen-âge, imprégnés par la pensée chrétienne ont naturellement fait fonctionner l’histoire de la philosophie grecque sur le même modèle que le modèle christique.


· On en a même fait le combattant du Bien : ils luttent contre des sophistes, cette sous-espèce d’intellectuels qui pullulent durant le Vème siècle, dangereux par leur absence de préoccupations morales : Protagoras, Gorgias, Ménon, Hippias, Prodicos, Calliclès, Critias… Et toute la cohorte. Il défend des valeurs morales, telles que le Juste, l’Honnête, le Bien, et surtout les dieux qu’il ne remettra jamais en cause… dans une attitude tout à fait idéaliste. L’apparence est trompeuse, les sens aussi…

Nous allons voir donc comment contre toute cette tradition, l’on peut sauver Socrate des flammes de la pureté que lui a réservées Platon. Et faire de lui l’une des grandes figures de la philosophie dangereuse.

I) Socrate le sophiste

Socrate est né en 470, à la fin des guerres médiques. Il a à peu près le même âge que nos sophistes.

A) Un personnage conceptuel

· Tout ce que l’on sait de Socrate, on le sait, majoritairement, de Platon. Car Socrate n’a jamais rien écrit. Il fait profession d’ailleurs de ne rien écrire. Pas de commentaire d’autre auteurs, à l’exception de Xénophon, qui, on le verra, nous livre une image plus terrestre de notre homme. Quand Platon et Socrate se rencontrent, Socrate a 60 ans, et Platon a une vingtaine d’année.

· Il faut donc prendre conscience des conditions de cette rencontre, que l’on livre à l’indifférence et l’insignifiance d’ordinaire. Mais qui sont de prime importance : Platon « tombe » sur un philosophe à la philosophie mature et solide. Presque, pourrait-on dire achevée, puisque Socrate meurt dix ans plus tard, des suites d’une condamnation à mort par le tribunal d’Athènes.

· L’influence s’est faite dans un sens : Socrate vers Platon. La vision du jeune homme va donc s’affirmer et s’affermir. Et ce dernier, à la mort de son maître – dans l’Antiquité, il n’est pas infamant d’appartenir à des Ecoles de pensée, des Philosophies, sans que votre vie soit mise en puéril – se lance dans l’écriture de dialogues qui le mettent en scène. Et puis dans la création de l’Académie. Il a du temps et des marges pour modifier un enseignement sous le signe, déjà, du mouvant et de l’oral.

· L’œuvre de Platon est plus du côté de la littérature (trentaines de dialogues) quant à la vie de Socrate, que du côté du témoignage contemporain et actuel. Il écrit au pro rata du souvenir ou de témoignages indirects. Il va même écrire des dialogues auxquels il ne peut avoir assistés, comme le dialogue du Protagoras. En effet, Protagoras meurt à l’âge de 70 ans en 422 et Platon voit le jour en 428/427, ce qui laisse peu de temps à notre homme pour profiter d’un dialogue philosophique entre les deux compères.

· Je pense, pour reprendre les mots de Gilles Deleuze, abondamment cités par Michel Onfray, que l’on est en présence ici d’un personnage conceptuel. C'est-à-dire que Socrate tel qu’il nous est connu aujourd’hui est le fruit d’un travail littéraire et philosophique de Platon : il sert à donner une forme concrète et humaine aux concepts platoniciens. Rien ne nous permet de penser que ce que dit Platon est vrai. Prudence, donc.

· Pas de textes pour faire émerger la pensée socratique, mais une vie, des événements concordants, des faits, que Platon et Xénophon ne peuvent avoir masqués. Je tiens à dire au passage qu’il y a deux auteurs, jamais enseignés bien-sûr, antiplatoniciens farouches qui sont Aristoxène et Idoménée, tradition hostile à cette vision là. Mais il ne reste que des vestiges de ces textes.

B) Un sophiste de compétition

La première thèse que je voudrais vous soumettre ce soir est que Socrate a été un sophiste ; une grande pointure.

· En premier lieu : quand ce n’est pas Platon ou Xénophon qui parlent, Socrate est généralement désigné du nom de « sophiste » : Idoménée, cité par Diogène Laërce, le compilateur des vies de philosophes, nous dit : « Il était redoutable dans la rhétorique », cela doit être dur à assumer quand on prétend ne pas être un sophiste…dont l’une des qualités était de pouvoir « transformer le discours faible en discours fort », selon Protagoras.

· Eschine, 50 ans après la mort de Socrate écrit : « Ainsi, Athéniens, vous avez mis à mort Socrate le sophiste. »

· Aristophane, dans sa pièce Les Nuées, représentée la première fois en 423 (Socrate a alors 45 ans), nous livre une vision sans équivoque. Voici l’argument de la pièce : un paysan, Strepsiade, qui menait autrefois une vie simple et heureuse, a épousé une fille de la ville, qui lui a donné un fils, lequel recherche le luxe et le grandeur, comme sa mère. Pour satisfaire aux besoins de tout ce petit monde, Strepsiade a dû contracter des emprunts – il n’arriva même plus à payer ses intérêts. Il a alors une idée de génie, du moins c’est ce qu’il croit, qui lui évitera la ruine. Socrate, qui habite à côté, enseigne « l’art de faire triompher la faible cause contre la forte ». Strepsiade va trouver notre homme, mais devant l’ampleur de la tâche, c’est son fils qui prend sa place. Lequel devient bientôt maître dans l’art d’avoir toujours raison…

· Si on conçoit la comédie comme le miroir de la société, c’est ce que je crois, alors, Les Nuées, dans leurs traits grossis, nous livrent néanmoins un Socrate comme emblème des sophistes et cela bien avant la gestation de l’œuvre platonicienne. Si tel n’avait pas été le cas, l’argument comique tombait à l’eau : il fallait pouvoir reconnaître la personne dont on se moquait, l’identifier

· Trois témoignages brefs et innocents, parce que n’étant pas au service d’une idéologie quelconque. Et même lorsque l’on étudie un dialogue de Platon, le jugement est sans appel, Socrate a des mœurs de sophiste, à son corps défendant.

· Dans le Protagoras, Socrate pose la question de savoir si la vertu est une ou multiple. Feignant, comme à son habitude de ne rien savoir, demande à Protagoras de l’aider à trouver une réponse à cette question. Voici brièvement résumés, les étapes de la discussion.

· Protagoras répond que la vertu est une et que les vertus dont ils parlent (sagesse, honnêteté, courage…) en sont les parties. Socrate demande alors si c’est à la manière du visage, composé du nez, des yeux, de la bouche, ou à la manière des parties d’une masse d’or. Protagoras choisit : le visage.
· Socrate alors embraye : les individus ont-ils en partage l’une ou l’autre des ces parties, ou bien quand ils en possèdent une, ils les possèdent toutes ? Protagoras répond que l’on peut être sage sans être courageux, et réciproquement.
· Socrate poursuit sa petite séance de suggestion/ manipulation, car on se doute bien qu’il mène Protagoras vers une aporie, une voie sans issue : est-ce que chacune a sa propriété particulière ? Oui, Socrate répond tout seul : les yeux servent à voir, et pas à manger… Donc aucune des parties de la vertu ne ressemblent ni à la science, ni au courage, ni à la sagesse, ni à la sainteté.
· Socrate en arrive (Protagoras ne peut répondre que par oui) à cette vérité tautologique : la justice est ce qui est juste et est ce qui n’est pas saint, par exemple… ce qui pose un petit problème de logique… car qui peut soutenir que la sainteté est injuste et que la justice est malsaine…

· On a donc affaire à un pur morceau de sophisme: Socrate ne recule devant aucunes techniques oratoires pour l’emporter sur son rival Protagoras. On peut en faire la liste. D’abord, de manière générale, Il utilise l’antiphrase (l’ironie), dès qu’il en a l’occasion. C’est même une marque de fabrique socratique. C’est destiné à piquer l’adversaire, dans la chaire (on compare d’ailleurs souvent Socrate à un taon). Rien de très pacifique là dedans. Il utilise aussi des arguments contraignants, comme la valeur de « bon sens », des lieux communs tels que celui de l’existence, ou de l’inclusion, comme pour le visage. On a aussi des arguments d’autorité ad verecundiam (Prodicos a dit que… qui sont aussi ironiques).

· Il use et abuse des questions : d’abord dialectiques (c’est son fond de commerce), mais surtout oratoires (la réponse est évidente, par exemple : la justice est ce qui est juste). On rencontre des questions éristiques : questions culpabilisatrice, à présuppositions. Toutes sont suggestives, manipulatrices, elles guident l’interlocuteur vers un « piège » qui est la contradiction avec soi-même.

· On a donc le portrait d’un sophiste aux prises avec d’autres sophistes, utilisant les mêmes armes, avec le même comportement, la même réputation. Donc, pour raisonner en sophiste, vous commencez à avoir l’habitude, Socrate est un sophiste dans la mesure où toutes les apparences sont de ce côté, si on en retranche ce que Platon en dit. On n’est même pas sûr qu’il se fût différencié de ses collègues par sa saleté et sa pauvreté. Il a peut-être vécu grâce à la protection d’un riche athénien.
· En tout cas, tout le comportement de Socrate est imprégné de valeurs guerrières : avec lui on est perpétuellement sur le terrain de la joute, du combat avec des mots. Ce qui donne une bonne transition sur la seconde thèse que je voudrais vous livrer ce soir.

II) Socrate tranchait des gorges : le « vrai » Socrate

Cette seconde thèse est que Socrate tranchait des gorges. L’idée, en offrant cette sorte d’oxymoron, est de montrer comment la philosophie a été tributaire d’une image adoucie et mythique de ce qu’elle espérait d’un ancêtre illustre comme la Grèce. L’idée est de faire voir que ce qu’on nous présente comme le plus vil dans l’action moral, le crime, a été perpétré par le père de la philosophie, et l’expert en philosophie morale.

A) Un être humain – la guerre et la question de l’éducation

· Sur quoi s’appuyer pour affirmer une telle folie (Michel Onfray me fait la remarque dans la postface au philosophe-voyou, et n’est pas loin de le penser). Sur l’histoire, tout simplement, et la guerre du Péloponnèse. Rappel : après les guerres médiques, Athènes organise la ligue de Délos avec l’aide de cités grecques, qu’elle transforme en hégémonie impériale.

· Au cours de cette guerre du Péloponnèse, plus une série de coups de mains qu’une véritable guerre, Socrate a servi dans l’armée hoplitique athénienne. Il participe à la bataille de Potidée, Délion, Amphipolis. Socrate a alors la quarantaine.


· On s’attendrait à des témoignages confirmant la fresque d’un Socrate christique, tel que nous l’a laissé Platon, ne tendant la joue gauche que si la droite a été déjà frappée. Comme nous laisse croire Diogène Laërce : « comme souvent, dans le cours de ses recherches, il discutait avec trop de violence, on lui répondait à coups de poing en lui tirant les cheveux, (…) tout cela, il le supportait patiemment. » On croirait lire un passage bien connu de l’évangile.

· En réalité, on a un Socrate surprenant, déroutant, en contradiction avec le personnage conceptuel platonicien. Dans Le Banquet de Platon, et la Vie d’Alcibiade de Plutarque, on trouve deux allusions au Socrate guerrier :


· D’abord à Potidée : premièrement, Platon le décrit pied-nu dans la neige, en train de méditer, alors que tout le monde ressent la fatigue. Et puis, il sauve la vie d’Alcibiade : « Socrate se mit devant lui, et le défendit avec tant de courage à la vue de toute l'armée, qu'il empêcha les ennemis de se rendre maîtres de sa personne et de ses armes. »

· Puis à Délion : Alcibiade décrit Socrate comme un guerrier « épouvantable », qui suscite la peur au sens propre : « Je le vis ensuite qui s’avançait, observant froidement amis en ennemis, et il sautait aux yeux même de loin, que si l’on s’attaquait à un tel homme, il se défendrait vaillamment. » Et il ajoute, une phrase significative : « Généralement, à la guerre, on n’attaque même pas les hommes qui montrent de telles dispositions ; on poursuit ceux qui fuient à la débandade. ».


· On est là devant l’un des détails les plus significatifs de la philosophie. Car, dans l’Antiquité grecque, la guerre est une activité bien particulière. Comme l’a bien décrit Victor Davis Hanson : le guerrier hoplitique est soumis à une violence extrême. Les deux carrés d’hoplites se mettent face à face et chargent. Il faut se représenter les conditions : le poids du bouclier de plusieurs kilos, les lances, le casque, le poids de l’armement. Et puis, le choc des formations, la lance du voisin de derrière manquant vous éventrer, chacun luttant pour sa vie et celle du groupe. La suite, c’était une succession de petits duels, au glaive généralement.

· Pour sortir vivant de ces batailles rangées, une seule solution au Vème siècle avant JC : frapper le premier, percuter avant que l’ennemi l’ait fait pour vous. Et pour inspirer la peur, comme le fait Socrate, au point de provoquer l’admiration d’Alcibiade, il fallait avoir des faits d’armes, il fallait s’être fait une sacré réputation, parmi les ennemis comme les amis.


· Comment interpréter le Socrate guerrier ? Comme une profession de foi philosophique. Le philosophe n’est pas le double d’un saint, incarnant la perfection. Il est humain. Il est habité par la haine, la vengeance, la violence, quand il le faut. Il est habité par le désir, le plaisir, les passions, quand il le faut. Et toutes ces valeurs là, il les assume comme parties intégrante d’un tout, par une sorte de monisme, qui réconcilie le divers, le paradoxal, l’ombre et la lumière en l’homme. En fait, la philosophie socratique rend l’homme habitable pour lui-même. Pas de schizophrénie, pas de dissonances cognitives. L’homme s’assume tel qu’il est dans sa volonté de puissance, pour paraphraser Nietzsche.

B) Un être humain – l’amour et la question de la femme

· L’idée est d’ainsi de présenter Socrate comme un être humain, dans toutes ses dimensions, et de le donner pour modèle pour ces raisons là mêmes.

· L’autre point biographique qui rend Socrate humain, c’est la relation qui le lie à sa femme. Il y a très peu de philosophe qui ont parlé de la question de l’amour, et encore moins de la question de l’épouse ou l’époux. Dans l’histoire de la philosophie, tout se passe comme si les penseurs n’avaient pas de relations amoureuses. Le discours sur le monde, conçu comme art de vivre, se transforme alors en discours sec et « impuissant » (passez-moi l’expression) sur des concepts.


· Socrate, ce n’est pas son cas. Xénophon, dans son Banquet et Diogène Laerce, nous disent le Socrate époux : il est marié à une certaine Xanthippe, qui passe sa vie à rendre celle de Socrate impossible. Elle le tabasse en pleine rue ; elle lui jette de l’eau au visage ; insulte son mari devant ses disciples. Socrate se sauve sans répondre, heureusement. A une époque où la femme, de manière générale, n’avait aucun pouvoir.

· Ces anecdotes socratiques (je vous rappelle la valeur philosophique de l’anecdote) se trouvent éclairées par un propos de Socrate avec Antisthène dans le même texte (le Banquet). Socrate s’est fait reproché de vouloir transformer les hommes, mais il n’est pas capable d’éduquer sa femme. Socrate de répondre : j’ai pris la plus difficile de toutes pour pouvoir maîtriser les tous les autres. Voyez le retour de la philosophie via la vie quotidienne…


· Donc, pour Socrate, la tâche de la philosophie, ce n’est pas le retrait de l’ermite, mais l’affrontement avec le quotidien : se mettre face à des questions simples et urgentes, le désir, la vie, le kama sutra, la mort.


III) Socrate et la question du suicide

J’en arrive naturellement à la troisième thèse que j’ai préparée ce soir : elle concerne la mort de Socrate. Vous connaissez l’histoire. En 399, Socrate est condamné à mort par la démocratie athénienne, qui vient tout juste de revenir au pouvoir après la tyrannie des 30, sur laquelle nous allons revenir. La version platonicienne est que Socrate a été accusé, par des démocrates Anytos et Meletos, de « de ne pas croire dans les dieux et de corrompre la jeunesse ». Et Socrate, après procès menant à la peine capitale, meurt au nom des lois mêmes pour lesquelles il a vécu toute sa vie.

A) Les incohérences du procès

· En réalité, ce procès est plein d’incohérences.

· D’abord, les chefs d’accusation eux-mêmes sont saugrenus.


Ø En effet, Socrate n’a jamais professé qu’il ne croyait pas dans les dieux. Loin de là, une étude rapide des textes nous le prouve : il se considère comme serviteur de la divinité. Il reconnaît l’existence des dieux : il évoque Achille, Ajax, Apollon, Hadès, Héra, Zeus…Il admet aussi que les dieux sont des êtres supranaturels et qu’ils envoient des signes aux hommes par des moyens extranaturels : oracles, songes, voix intérieures. Même les mystères sont évoqués à la fin du dialogue, Criton. Ce n’est donc pas suffisant pour être cité à comparaître en justice, assorti de la peine de mort.

Ø Je vous rappelle que Protagoras, quelques années auparavant est cité en justice pour avoir écrit et professé que « sur les dieux ont ne peut savoir s’ils existent ou non – faute d’obscurité de la question, faute de temps »

Ø Pour la corruption de la jeunesse, mêmes absurdités : Socrate, comme tous les sophistes entend modifier le comportement de ses concitoyens. Ce qui est la base de la démocratie. Il entend enseigner, gratuitement, des techniques qui pouvaient s’appliquer à tous les domaines où la parole jouait un rôle ; il encourageait donc la curiosité intellectuelle et l’indépendance de la pensée. Là, encore une fois, rien de tel pour vous faire mettre à mort.

Ø Sauf pour quelqu’un comme Platon, qui a intérêt à démontrer la perversité du système démocratique, qui condamne son symbole pour des fautes qu’il n’a pas commises.


· Le déroulement du procès est carrément absurde :
Ø Une affaire publique retenait la cour pendant une journée entière, dont l’ensemble était divisé en trois parties, d’égale longueur : accusation, défense, établissement de la peine. Pour Socrate, le type de procès (agon timetos) ne comprenait pas de peine établie par la loi. Il fallait donc que l’accusateur face une proposition de peine et que la défense fournisse une contre proposition. On pouvait aussi citer à comparaître des témoins et s’entourer de supporters (femmes, enfants…)

Ø D’abord, Socrate qui a tant de connections, dirait-on de nos jours, dans le monde politique (c’est ce qu’on lui reproche d’ailleurs et de les avoir pervertis) n’appelle aucun témoin à la barre. Dans ces procès, c’était se condamner d’avance que d’agir de la sorte.


Ø Puis, Socrate, lui si habile orateur, va provoquer ses juges. Alors qu’au premier jugement, il ne perd que de soixante voix. Si trente juges eussent été d’un avis différent, il aurait été acquitté. C’est au deuxième vote qui provoque la sentence de mort : en effet, Socrate, reconnu coupable doit proposer une contre peine. Et il déclare : bien loin d’entraîner un châtiment, sa conduite a mérité qu’il soit installé au prytanée (édifice public où était entretenu le feu sacré et où étaient nourris aux frais de la cité les hôtes, honneurs accordés aux plus grands bienfaiteurs d’Athènes. Puis il propose l’amende d’une mine (dérisoire).

Ø Alors qu’on le voit parader et rivaliser d’intelligence dans tous ses dialogues contre des sophistes de tout bord, son seul vrai discours, il l’aurait perdu ? Peu probable.


Ø Socrate a 70 ans. Ce qui n’est pas mince pour l’époque. Je renvoie au cas Papon et au jugement d’un vieillard. Mettre à mort un vieillard, pour l’époque, car aujourd’hui, ce n’est pas vieux, est de peu d’utilité.

Ø Enfin, une fois qu’il est condamné, Socrate dispose de 30 jours pour faire sa male et échapper à la peine capitale : On attend le retour du navire de l’Ile de Delos. Volonté de rester en prison, donc. Et d’y mourir.

B) L’interprétation : non pas mise à mort, mais suicide

· Ma thèse est que le procès a bien eu lieu, mais que Platon en a déguisé les vrais tenants et aboutissants. Pour lui, il s’agit de montrer le triomphe de l’âme sur le corps. Victorieuse, elle reste fidèle à son être, son identité, dans le même temps où le corps est mis du côté de la prison (soma/sema : en grec). Descente en flamme de la démocratie : justification postérieure d’opter pour la tyrannie, comme Platon.

· Ma thèse est qu’il s’agit d’une mort volontaire. Socrate saisit ce prétexte pour mourir de plein gré. Avec toute sa conscience.


· Le mode d’exécution de Socrate vient corroborer encore la thèse du suicide : puisque la cigüe était généralement administrée pour les suicides.

· Si on comprend bien pourquoi Platon a tout fait pour masquer le suicide, il n’en reste pas moins que la mort de Socrate reste énigmatique. Il s’agit selon moi d’accomplir un acte de la plus grande des libertés. Mettre un terme à sa vie, sur décision, c’est devenir, pour de vrai, l’artisan de sa propre destinée, le créateur de son existence. La création passe aussi par la destruction, le terme, la fin.


· Socrate aussi qui s’est toujours confronté aux dangers quels qu’ils soient, se lance dans une « lutte finale », affronte la mort en face, sans attendre qu’elle vienne le chercher.

· Humilité aussi : il est tant de se taire. Ses chers disciples sont morts : Alcibiade, assassiné, après une vie politique tumultueuse ; Critias, idem, après avoir mené les 30 tyrans au pouvoir (1500 morts/40000citoyens). Il voit que sa succession, c’est Platon, qui est là lors de son procès, mais qui est « malade » lors de l’exécution de Socrate…


En conclusion, je vous laisse méditer sur ce personnage hors du commun, qui, loin d’une imagerie épinalo-platonicienne, nous offre un portrait fort et amère. Celui d’un homme réduit pendant des siècles à endosser un rôle préfabriqué par Platon : sorte de dieu humain qui finit par mourir de l’injustice des hommes. Je vous propose moi, d’honorer le philosophe dangereux qui est en Socrate, celui qui nous permet vivre l’existence avec calme et sérénité. Sans crainte de la mort, sans crainte des angoisses qui sont en nous et qui nous torturent dans notre quotidien. Je vous invite donc à vous vivre tels que vous êtes pour le meilleur et pour le pire.

dimanche 25 novembre 2007

"Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire de la philosophie dangereuse", Cours III: Gorgias ou la rhétorique du fantôme


Introduction :

A) Rappel :

· Nous nous étions arrêtés, la dernière fois, aux aventures de Protagoras, le premier des sophistes, dont la philosophie se donne comme une force vive au beau milieu du siècle d’or, le Vème siècle, le siècle de la démocratie. Force vive, car elle affronte la tradition idéaliste représentée par Parménide et les Eléates, qui prétendent que l’Etre est unique, que la réalité n’est que reflet et illusion.

· Nous avions vu que c’était aussi Platon que Protagoras gênait et avec lui le système de pensée idéaliste grec.

· Avec Protagoras, on a un réel divers, changeant, contradictoire, et il n’y a pas d’arrière monde. Il n’y a que les apparences. On avait dit l’invention de la phénoménologie : l’être est le phénomène, ce qui apparaît au sujet – à travers la célèbre sentence, « l’homme est la mesure de toute chose, des choses qui sont qu’elles sont, des choses qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas ». On avait dit aussi la tragédie : l’homme est livré à lui-même, sans le confort reposant de pouvoir s’appuyer sur les divinités – il doit survivre par la ruse, l’artifice, le subterfuge.

· On avait conclu à ce que, même si la philosophie de Protagoras est une philosophie dangereuse, qui donne des armes conceptuelles pour devenir démiurge de sa propre existence, cela n’était pas contradictoire avec le régime démocratique, et que c’était même ce dernier qui permettait au sophiste de prendre son essor, et que pour cette raison même, il n’y avait pas de conspiration possible.

· Donc, pas de bien ni de mal pour Protagoras, mais que de l’utile, fruit d’un accord de soi avec soi ou des hommes entre eux, c’est selon.



B) Gorgias et la tradition


· Le deuxième philosophe qui fournit un socle à la pensée dangereuse, c’est Gorgias. Tout comme Protagoras, on le classe dans les présocratiques : même aberration puisque Gorgias s’entretient avec Socrate, et a lu le dialogue de Platon qui porte son nom, le Gorgias. Toujours dans la même logique christique de la philosophie, qui commencerait réellement à bien se conduire avec la pensée socratique. On verra d’ailleurs prochainement, qu’on peut tout à fait faire une autre lecture de Socrate, et l’intégrer également à notre archipel de penseurs maudits.

· Au sujet de la réputation de Gorgias : plus qu’à Protagoras, on le cantonne dans les allées de la rhétorique. On le relègue aux frontières de la pensée, aux artifices de la langue. Brillant prof de rhétorique, grand technicien de la parole.

· Quand on évoque sa philosophie, on passe rapidement, se servant de ses assertions provocatrices (rien n’existe) pour le disqualifier d’emblée. Quelqu’un qui dit qu’il n’y pas de réel est fou ou alors il prend le monde pour ce qu’il est ou n’est pas : des idiots. Mais si la philosophie a pour but la recherche de la vérité, l’établissement de la vertu, alors la philosophie de Gorgias n’est pas sérieuse, comme circonstanciée, adaptée donc adaptable, donc bancale.

· En fait, au même titre que Protagoras, il a une philosophie forte, matérialiste aussi, certes. Peut-être encore plus perturbante que celle de Protagoras, car il va plus loin que lui, là où personne n’aura plus jamais osé après lui.


C) L’homme


· Gorgias est sicilien, de Léontium (naissance vers 485-80), tout comme Protagoras, c’est un métèque. Il a vécu pendant 108 ans. On reviendra sur ce prodige, un peu plus tard. Contrairement à Protagoras, il n’a jamais été l’objet de persécution : pas d’autodafé, pas d’exil au programme. Il a voyagé dans la Grèce antique, sans se fixer quelque part en particulier, pour terminer ses jours en Thessalie.

· Question célébrité : il a dû susciter la jalousie. Les textes disent que sa notoriété et son audience furent immenses : on lui consacre une statue d’or massif à Olympie. Platon lui, selon son habitude, rédige un dialogue sur notre homme. La grande stratégie et tactique de Platon est d’utiliser une personne réelle pour la transformer en personnage, qu’il jette dans une intrigue, qu’il manie à sa guise, qu’il fait parler, perdre aussi, bien évidemment. Au point que Gorgias dit, une fois qu’il eut lu le dialogue de Platon : « Il aime bien se moquer celui-là ». On n’a pas de dialogue de Protagoras, de Gorgias ou d’aucun autre sophiste sur Platon, preuve qu’ils étaient préoccupés par d’autres choses. Et que ce dernier fait parler de lui en parlant de gens célèbres.

· Nous ne servirons pas des textes de Platon, peu crédibles, mais des fragments, pour tenter de retrouver l’esprit véritablement novateur de Gorgias



I) L’anti-ontologie

A) Protagoras et le fantôme de Gorgias



· Pourquoi Gorgias, ou la rhétorique du fantôme. D’abord, bizarrement, on n’a pas d’éléments biographiques sur la vie de Gorgias qui soient communs avec Protagoras. J’ai fouillé partout, d’ailleurs personne ne se pose la question, pour trouver des anecdotes qui diraient la rencontre de Gorgias et de Protagoras.

· Or, tout porte à croire que les deux hommes ont dû se croiser. Ils ont le même âge, plus ou moins, appartiennent à la même communauté, celle des métèques (on est alors dans une société de classe – citoyens, métèques, esclaves).

· Ils n’ont pas pu faire autrement. Platon les a connu tous les deux. Comme Socrate. C.f. les dialogues socratiques. Ils se refilent même les disciples : Périclès, Critias, Thucydide, … on pourrait faire une liste relativement longue des élèves communs. Dans ces cas là comment ne pas penser la rencontre.

· Quand on scrute leur pensée, il y a des ressemblances, un air de famille, celui de la sophistique, mais des points de divergence. On peut faire l’hypothèse de "dialogues", qui ne sont pas rares entre gens de même fonction, même origine, même âge…

· Comment expliquer le silence sur cette relation ? C’est pour cela dans un premier temps que je parle de « fantôme ». Car même s’il y eut rivalité, entre Protagoras et Gorgias, entre la statue en or d’Olympie et la sorte de grande star que nous décrit Platon dans le dialogue éponyme, Protagoras, tous les deux, quand ils sont au sommet de leur gloire, sont âgés, et cela n’explique pas l’absence totale d’allusion de l’un envers l’autre, comme s’ils ne s’étaient jamais vus de leur vie.

· Esquisse de réponse : L’un comme l’autre ne font pas dans la dramaturgie, pas de récits avec personnages et action. Ce qui les intéresse, c’est le discours sur le réel, la philosophie, pas de parler du voisin.

· Mais aussi, la plus grande partie des restes biographiques, sont des restes platoniciens : on ne peut tabler sur un oubli de Platon qui fait se répondre d’un dialogue à l’autre les idées des personnages, et qui comme un Balzac grec nous donne à voir l’évolution de certains personnes. Des sortes de Rastignac athénien. L’intérêt pour notre homme est de circonscrire le danger, de hiérarchiser les problèmes : une fois réglée la question de Protagoras, on règle celle de Gorgias.

· Je fais l’hypothèse aussi qu’il y a une sorte d’ironie pour un philosophe qui, comme nous allons le voir, a énoncé que rien n’existait à disparaitre, tel un fantôme, de la scène intellectuelle.


B) Les thèses fantômes d’anti-ontologie


· Comme Protagoras, Gorgias veut montrer l’inanité de l’être parménidien (L’être est, le non-être n’est pas). Il organise en trois thèses sa démonstration : 1) rien n’est 2) Même si l’être est, alors il est inconnaissable 3) Et même s’il est connaissable, alors cette connaissance de l’être est incommunicable à autrui.


· Première thèse : La démonstration que fait Gorgias est assez formelle, se fondant sur le raisonnement pur, la logique du discours, on est loin de la simplicité énigmatique de Protagoras et de ses formules terrassantes.

· Si on soumet le non-être au principe d’identité qui dit que « L’être est » on doit dire que le non-être est le non-être. Ce qui brouille les choses : le non-être est, et inversement, l’être est le non-être. Il n’y a rien. Par conséquent.

· Ce que congédie donc Gorgias, c’est les prétentions du discours sur l’être, l’ontologie. Il ne peut pas y avoir de preuve discursive et logique de l’être, pas plus que physique.


· Deuxième thèse : Même si un tel être existait, il serait « inconnaissable pour nous du moins ». En effet, les choses que nous voyons et entendons sont parce qu’elles sont représentées. On ne peut se « représenter » des choses qui ne sont pas, comme un combat de chars en pleine mer, même si l’on peut les penser. Donc la représentation de l’être ne nous livre pas l’être. Il y a une séparation de la pensée et de l’être. La connaissance est impossible.

· La théorie de la perception chez Gorgias éclaire cette thèse : Selon Gorgias, à la suite d’Empédocle, émane de chaque chose des effluves. Chaque sens est constitué par des pores d’une certaine dimension, qui sélectionnent les effluves qui lui sont proportionnées par la taille. Donc ce que l’âme saisit dans la perception, c’est les effluves d’une chose, et même une partie des effluves de cette chose, pas la chose, qu’elle ne peut pas connaître vraiment.

· La perception est un phantasme. Eloge du subjectivisme.


· Troisième thèse : Même si l’être était connaissable, il ne serait pas communicable à autrui. On en prend connaissance par la perception, et l’on le communique par le langage. Or les deux sont différents. Les perceptions des sens sont difficilement traduisibles en mots : parler des couleurs à un aveugle ne l’instruit en rien ; par conséquent le langage ne transmet pas l’expérience par laquelle le réel se livre.

· Comme dit Gorgias, « Les choses ne sont pas des discours ». Et, comme il le dit dans le Discours de Palamède, « si donc il était possible, par le moyen des paroles, de rendre la vérité des faits pure et évidente aux auditeurs, le jugement serait sans embarras… »



II) La poésie des illusions


A) Le langage comme médecine


· De cette anti-ontologie, la première conséquence c’est l’éloge de l’apparence, l’affirmation que le réel, c’est ce qui se manifeste à nous. « L’être s’éclipse si ne lui échoit pas le paraître, le paraître s’exténue si ne lui échoit pas l’être. » dit Gorgias dans son fragment 26. On retrouve sous un autre angle la phénoménologie de Protagoras, à ceci près que c’est la manière de surmonter le réel contradictoire, sans cesse changeant, qui va faire la différence. Les contraires s’affrontent perpétuellement, et leur neutralisation est impossible : il y a une vision tragique chez Gorgias qui voit le réel tel qu’il est, dans toute sa nudité.

· La seule chose à faire, et c’est la réponse gorgianique, est de prendre parti, pour le dire avec les mots de Francis Ponge, pour l’un ou pour l’autre côté de l’alternative, en « convertissant » (mot à mot, en le faisant tourner) l’homme par la douceur persuasive du langage. Il faut bien trancher le nœud gordien, et arrêter l’esprit sur l’un des aspects du réel, légitimé par le discours.

· C’est le discours qui crée les apparences qui constituent la réalité humaine, le savoir humain, en choisissant le côté du réel qui doit se manifester.

· Gorgias sait que le langage n’évoque qu’une apparence mais que cette apparence est légitime : et il prend l’exemple d’Hélène (jeu de mot, ravissante, ravie), le discours tranche en faveur de son innocence.

· Le langage devient ainsi le médecin des âmes divisées, des âmes malades de la vie, et vient apporter le médicament du discours apaisant, par la puissance de son architecture logique.

· Il ne supprime pas le contraire, il le place aux frontières, à l’extérieur en pacifiant à l’aide du langage.

· C’est là où surgit le danger : le monde déchiré par la contradiction est aux mains du sophiste qui doit faire le monde, au sens étymologique grec de poiein, la poésie. Même s’il s’agit d’une entreprise pacifique – non violente.

· Gorgias prend alors l’image du peintre qui au moyen de l’image d’un corps apaise la vue au départ tiraillée par maintes couleurs.


B) Le sophiste artiste


· Gorgias crée donc une nouvelle figure insoupçonnée de Protagoras : la figure du sophiste-artiste : le plaisir que crée l’art, en réduisant la contradiction à un choix, le multiple à l’unique, rend le monde habitable pour l’homme.

· Ainsi du sophiste, Gorgias : ses raisonnements de toute beauté ne disent pas le réel (il est clair sur l’incommunicabilité des choses par la parole), mais plutôt permet de donner à l’esprit un havre de paix, un moment de repos dans un monde si changeant.

· L’œuvre de la poésie est de créer l’illusion, parce que pas de prétention à dire le réel, mais illusion souhaitable et bonne, parce qu’elle crée une cohérence mentale chez l’homme, ce que Gorgias appelle une illusion justifiée.

· Progressivement, habilement, Gorgias fait passer le discours sophiste à l’intérieur du champ de la poésie : « La poésie dans son ensemble, je le juge, je la nomme une parole habitée par le rythme ».

· Et cette illusion justifiée, exactement comme chez Protagoras, est d’autant plus légitime qu’elle est partagée par un plus grand nombre de gens et participe à fonder le monde culturel humain.

· Or, cette illusion est communiquée aux autres hommes, non pas par la logique, non pas par la traduction des choses en mots (d’ailleurs il n’y a que des illusions), mais c’est par l’émotion.

· Les relations entre les hommes et les femmes (ce que l’on appelle « intersubjectivité ») : si le langage ne transmet pas les choses, il peut communiquer l’émotion.

· On pourrait le rapprocher de Céline, ce qui ne va pas rassurer la salle, avec sa petite musique, dans Entretien avec le professeur Y. Ce qui importe au langage, plus que désigner un réel hypothétique, c’est de toucher l’âme, émouvoir.

· C’est pourquoi Gorgias appelle des vautours « des tombeaux vivants »

· La question reste de savoir comment précisément faire agir la petite musique, comme le dit Céline. ? On en arrive naturellement à l’étude de la conduite des âmes, selon le mot grec « psychagogie », art de conduire l’âme par la persuasion (peito).


III) La manipulation magique


A) La passivité de l’âme


· La conception que se fait Gorgias de l’âme est celle de la passivité ou passion, au sens étymologique. L’âme, tout comme le corps (il faut d’ailleurs souligner le monisme de Gorgias, qui traite l’âme et le corps comme un seule et même élément) est soumise à ce qu’elle reçoit du dehors.

· Nous avons vu comment Gorgias conçoit la perception : transport dans l’âme d’une empreinte ou d’une image des choses. Cette présence de l’image dans l’âme a pour conséquence le fait que la perception peut devenir hallucinatoire et entraîner des réactions violentes. Gorgias prend alors l’exemple des armes de guerre : chez certains, la vue est bouleversée. Le corps est donc une sorte de matière sur lesquels les apparences laissent des empreintes.

· La seconde forme de « passivité de l’âme » est son ouverture au langage. Mais comme la passion du langage est moins forte que la passion sensible (le revolver ne fera jamais aussi peur en mots qu’en « vrai »), il faut mettre l’âme dans une situation de réceptivité. Il faut la séduire. Le nom de cette séduction, c’est Peitho, en grec, la persuasion.


B) Peitho


· Le discours seul ne peut rien sans la persuasion, qui agit non seulement sur les sens mais aussi sur l’âme. Gorgias dit : « La persuasion quand elle est jointe aux discours, modèle à sa guise l’âme aussi. »

· Persuader consiste à créer une sorte de climat affectif propre à entraîner l’adhésion des autres. C’est ce climat qui va donner du poids aux arguments et agir sur la réception psychique des auditeurs. Gorgias disait « qu’il fallait détruire la gravité des adversaires par l’ironie, et leur ironie par la gravité. »

· Un raisonnement peut ne pas comporter de réfutation et ne pas entrainer la conviction dans le même temps, s’il n’a pas la persuasion.

· Quelle est donc la recette de cette Peitho ? Comment faire pour donner au discours ce tranchant qui permet au discours de vaincre ? Et bien, il faut revenir à la définition que donne Gorgias de la parole poétique, c'est-à-dire la parole rythmée.

· Il faut alors penser à toutes les figures de style inventées par Gorgias, reprises par Quintilien : L’allégorie, l’anadiplose, l’antithèse, l’apostrophe, la brachylogie, l’épanalepsis, l’isocolia, la catachrèse, la macrologie, la métaphore, l’homoiotéleute, la parisose, l’hyppallage, l’hyperbate… Autant de figures et de tropes destinées à rythmer le discours du sophiste, par des répétitions de mots, des reprises… Tout ce qui scande, martèle l’expression…

· Le vocabulaire même employé par Gorgias pour dire l’action de la parole persuasive renvoie aux pratiques magiques qu’exerçait d’ailleurs le maître de Gorgias, Empédocle, pour de bon, en tant que médecin. Ainsi progressivement le sophiste, en la personne de Gorgias, se fait sorcier. La persuasion du discours fonctionne par envoûtements, par formules incantatoires, rites et évocations magiques.

· On rejoint alors une idée précédente : dans l’Antiquité, le médecin est souvent lié à des rites magiques : ici il s’agit d’une sorte de magie linguistique. Dans L’éloge d’Hélène, Gorgias nous dit que les incantations de la parole peuvent retirer le chagrin, comme un médicament.

· Cependant, cette illusion justifiée que l’on transmet aux autres par Peitho et qui sert à évincer illusoirement certes le réel toujours double est double aussi en elle-même. Sans être mauvaise, la persuasion n’est ni bonne, ni mauvaise, tout dépend de l’usage qui en est fait.

· Vous pensez bien que Platon a profité de cette occasion pour tirer à boulets rouges sur Gorgias, pour lui retirer toute prétention à la sagesse et la justice. Prétendant que l’on peut très bien choisir l’aspect dangereux de l’alternative, sans aucune préoccupation morale.

· Vous allez voir comment Gorgias se tire de ce piège platonicien par sa théorie du kairos, du moment opportun.


IV) Le « contretemps », le kairos, ou le temps comme moment opportun


A) Les conceptions du temps dans l’Antiquité


· Le sentiment que le temps n’est pas mécaniquement découpé en petits morceaux d’égale quantité, mais des petites occasions favorables pour l’action qui vient à propos, est une idée qui voit le jour avant Gorgias, chez les Grecs : on la trouve chez Théognis et Pindare. Mais Gorgias fut le premier à écrire sur la question, semble-t-il, et à en produire une théorie.

· Le temps continu, le temps qui dure et qui permet de comparer les instants et dénoncer leur différence, a lui aussi ses adeptes, les idéalistes essentiellement, et sert de soubassement à une conception logique du monde, qui n’accepte pas, bien-sûr le principe de contradiction du réel : ce qui est doit être dans un temps aligné, identique à soi au cours de la durée. L’Etre n’est pas seulement grâce à telle ou telle circonstance, mais il est en soi toujours.


B) Le contretemps gorgianique


· Gorgias, lui, refuse cette conception, qui fait de l’éternité la vérité du temps. Il conçoit un temps discontinu, haché, constitué d’à propos et de contretemps. La valeur d’un contenu ne se laisse pas estimer à sa pérennité : un instant fugitif peut contenir une charge beaucoup plus intense qu’un temps monotone et éternel.

· Cette conception du temps légitime la théorie de l’illusion justifiée, qui vient soustraire l’homme à la contradiction du réel en évinçant l’un des contraires, par un parti-pris unilatéral. Or, ce choix n’est pas arbitraire et gratuit, il se fait selon le kairos.

· Et pour pouvoir choisir l’aspect que la situation requiert, il faut être sage et juste. Sagesse, puisqu’il faut peser et évaluer. Juste, car c’est toujours de justesse que l’on saisit son kairos, ou pour le dire avec les mots de Gorgias : « les choses pleines de sèves et de sang ». Le sophiste, selon Gorgias, ne se live pas à des exercices de retournement de veste, mais à des sautes de temps, des contretemps.

· On peut donc dire que Gorgias est le premier penseur d’une temporalité pratique :
- il se trouve habilité à former des hommes politiques, les futurs gouvernants. Si on définit la politique comme le génie du moment. Quand on regarde la vie politique actuelle, c’est particulièrement vrai ; et celui qui ne le ferait pas se condamnerait hors du champ politique.
- C’est aussi la force du kairos rhétorique, très utile dans la vie démocratique, où la maîtrise de la parole tient une place de premier ordre.
- Dans la formation des chefs militaires (Clausewitz l’appellera « le coup d’œil ») et en fera une composante du génie guerrier.
- A un niveau éthique : Il s’agit de définir la vertu selon le kairos, c'est-à-dire les variations de l’excellence selon les sujets : la vertu de l’enfant et du vieillard, du malade et de l’homme de santé, du guerrier et de l’homme de paix.

· On n’est pas dans la logique du profiteur avec le kairos, mais plus vraisemblablement dans le comment vivre 108 ans, comment durer. Ce n’est certainement pas en vivant une vie impraticable, faite d’angoisse et de tremblements. Le kairos autorise une vie morale praticable, car elle n’est pas dans l’éternité, dans le long terme, l’être dans le temps identique.


En conclusion, au panthéon des philosophes-voyous vient donc s’ajouter la figure de Gorgias, qui nous donne l’arsenal philosophique pour vivre une vie à notre portée : il ajoute à l’utilitarisme, le relativisme et le pragmatisme de Protagoras des concepts de grande portée : la poésie des illusions, comme je l’ai nommée, qui permet de trancher le réel contradictoire, de le pacifier, sans prendre des vessies idéalistes pour des lanternes matérialistes ; ce cran d’arrêt dans le réel se fait par le travail sur le kairos, le contre-temps, l’occasion, qui donne accès à une vie heureuse, car déliée, libérée de toute contrainte chronologique.En espérant que ce petit moment de connaissance aura été un kairos pour chacun de vous.

dimanche 11 novembre 2007

"Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire de la philosophie dangereuse", Cours II: Protagoras, le philosophe au javelot









Introduction :

• Rappel : qui étaient les sophistes ? Des intellectuels qui vendaient leur savoir en échange d’un salaire. Des sortes de professeurs. Mais aussi des philosophes qui ont eu une pensée tout à fait valable, a laquelle on a refuse pendant des siècles le titre même de pensée.


• Rappel : leur disparition de la carte de la philosophie s’explique par le contenu de cette philosophie qui vient bouleverser, perturber et même révolutionner le monde de la pensée grecque au Vème siècle avant JC. Sorte de danger de leur époque – qui l’est pour la nôtre aussi.


• Rappel : Pensée de l’opposition qui s’installe nez a nez avec celle de Platon, qui a d’ailleurs gagné la première manche : victoire de l’idéalisme sur le matérialisme. Ce combat a toujours lieu, il suffit d’ouvrir les yeux.


• Rappel : Aujourd’hui, on travaille sur un champ de ruine, des fragments, quelques lignes, voire des pages, enfouies sous une masse de préjugés pérennes : l’expression/insulte « espèce de sophiste » le prouve encore.



• Découvrir Protagoras, qui, dans l’histoire de la philosophie occidentale, est l’objet d’une belle injustice : relégué au rang de philosophe « présocratique », c.f. ce que dit M.Onfray sur cette question. Il meurt en 411, Socrate en 399…av J-C.


• Autrement, c’est un professeur de rhétorique. Point final.


• Les professeurs de philosophie évoquent son nom, lorsqu’il parle du dialogue de Platon éponyme. Et c’est souvent, pour ne pas dire toujours, pour montrer la supériorité de la pensée platonicienne, sa maturité, le point d’aboutissement qu’il constituerait dans l’histoire des idées, quand celle de Protagoras ne serait qu’un reflet de son temps, effacé par le temps.




• Or, si l’on prend la peine de s’intéresser aux quelques fragments, lignes et pages qu’il nous reste du philosophe, on découvre toute la puissance, la force pénétrante, l’éclair subversif que constitue la pensée de Protagoras. Après lui, on ne peut plus voir le monde et la vie de la même manière, signe et signature d’une grande Santé intellectuelle, d’une vraie philosophie. Il y a même une sorte de césure, de coupure, de tranchant entre Protagoras et ses prédécesseurs. D’où l’image, sur laquelle nous reviendrons, de philosophe au javelot. Qui permet de continuer à remettre en cause les lieux communs de l’idéologie et de déranger.

I) Portrait de Protagoras

• Protagoras nait à Abdère, en 492-494, suivant les dernières recherches. Il nait donc un peu avant les guerres Médiques, ces célèbres guerres qui opposèrent les Grecs aux Perses, et menèrent les premiers à renforcer leur sentiments d’identité (490-480). Il n’est pas athénien, ce qui a son importance, mais un métèque, ce qui justifie la « jalousie » platonicienne (c’est ma thèse : un mélange de haine et d’admiration) et qui permet d’expliquer une pensée de la différence, comme nous allons le voir.


• En effet, au début du dialogue, le Protagoras, Platon nous montre un Socrate jaloux : c’est au début du dialogue, Socrate est réveillé en pleine nuit par Hippocrate qui tout excité lui apprend la venue de Protagoras. Suit alors une petite démonstration socratique sur l’inconvénient d’être l’élève d’un sophiste.


• On a aussi une description qui frise l’ironie lorsque Socrate arrive chez Callias, l’hôte de Protagoras et d’une ribambelle de sophistes, dont Prodicos de Céos : Protagoras se fait suivre de disciple, dont les deux fils de Périclès, Xanthippe et Paralos, et par toute une autre clique de jeunes gens, entraînés derrière lui « comme un nouvel Orphée », selon Platon.


• Mais à ce moment là, il est assez âgé, sorte de star, dont on n’a pas vraiment d’exemple actuel. Mais une star payante : on a bien aujourd’hui des possibilités de passer une journée avec une star si l’on veut bien y mettre l’argent




4 anecdotes comme apéritif à la philosophie de Protagoras : qui décline chacune un élément de sa philosophie dans laquelle nous rentrerons en détails peu après : l’utilitarisme, le perspectivisme, le relativisme et l’agnosticisme.




A) Le docker et l’utilitarisme


• L’intérêt philosophique de l’anecdote : permet de fixer une pensée facilement dans l’esprit de manière simple et condensée, dans une forme exprimant le fond.


• Un des premiers éléments biographiques dont nous disposions au sujet de Protagoras nous est fourni par Diogène Laërce, ce compilateur de vies et de doctrines de philosophes début du IIIème siècle après notre ère, qui nous dit que Protagoras était un docker.


• C’est son premier métier, nous dit-il. L’anecdote raconte que Démocrite, le philosophe matérialiste et hédoniste, se promenant sur les quais du côté d’Abdère aurait remarqué Protagoras, non pas à cause de sa beauté, ni de ses simulacres, mais pour son habileté à porter des fagots de bois. De là Démocrite l’aurait pris sous son aile… en fait ce n’est pas vrai, c’est Protagoras qui est l’ainé de Démocrite, et si influence il y a eu c’est du premier sur le second. Encore une manière de dire l’infériorité des sophistes sur les philosophes.


• Signification du Protagoras docker : les érudits se sont livrés à des élucubrations sur la nature de l’invention de Protagoras : la Tulè, désigne une sorte de matelas, une natte rembourrée ou un coussin à bourrelet… Jeannine Bertier va même jusqu’à dire qu’il s’agit d’une manière d’emboîter les branches entre elles et en déduit, que l’invention est plus mathématique qu’artisanale. C’est faire peu de cas de l’attitude de Protagoras envers les mathématiques.


• Pour nous : ce qui importe, que ce soit vrai ou non, c’est l’ingéniosité, l’habileté, le savoir-faire, l’artifice qui est derrière. Symbole de vertus de du sophiste : la ruse mise au service de l’utile. Les fagots de Protagoras fonctionnent comme les mots que le sophiste « fagote » pour persuader.


• Valeur qui se dessine : l’utile. Pour l’individu ou la Polis, la cité. Introduction d’une morale mais aussi d’une politique utilitariste. On est loin avant Bentham et Stuart Mill et la fondation de l’utilitarisme anglo-saxon. Au XVIIIème siècle.




B) Le javelot et le perspectivisme


• Autre élément biographique : on sait que Protagoras s’est entretenu toute une journée avec Périclès, le grand stratège athénien, au sujet d’un accident qui s’était produit dans un pentathlon : Epitime de Pharsale évoqué par Plutarque, historien et philosophe du IIème siècle après notre ère, a été frappé par un javelot mortellement. Protagoras et Périclès consacre alors leur journée à se demander si c’était, selon l’argumentation la plus correcte, le javelot, celui qui l’avait lancé, ou les organisateurs du jeu qui étaient coupables.


• L’idée n’était pas de procéder à une hiérarchie des responsabilités – dans l’antiquité, pour le droit archaïque, un objet peut-être déclaré coupable. Et de condamner tout le monde à des degrés différents.


• Il s’agit de démontrer l’impossibilité dans laquelle on se trouve de la fixer, sinon de manière arbitraire.


• Trois causes peuvent être invoqués, et tout aussi légitimement selon le point de vue adopté : pour le médecin, c’est le javelot qui a causé la mort ; pour le juge c’est celui qui l’a lancé ; pour l’autorité politique, c’est l’organisateur des Jeux.


• La leçon de cette anecdote est celle d’un perspectivisme, le mot est de Nietzsche, qui tend à montrer qu’il n’y a pas de juste en soi, permettant de trancher dans des cas juridiques concrets.


• Ce perspectivisme ou relativisme, on va le rencontrer à nouveau, quand nous nous pencherons sur les arcanes de la pensée de Protagoras : « l’homme est la mesure de toute chose », « Sur toute chose, il y a deux discours opposés », « il n’est pas possible de se contredire »…



C) Le procès et le relativisme


• Aulu-Gelle, dans ses Nuits-Attiques, rapporte qu’un jour qu’il demandait ses honoraires à son élève Euathle, celui-là lui répond : « Mais je n’ai pas encore remporté de victoire ! » Et Protagoras de répondre : si je l’emporte contre toi, c’est moi qui aurait remporté la victoire, et il faudra alors que je sois payé ; si, par contre, c’est toi qui gagne, alors c’est toi qui aura remporté une victoire, et il faudra bien que j’en sois payé.


• Ce devait être se genre d’histoire légendaire que l’on se racontait sur Protagoras : pour tout une partie de l’intelligentsia de l’époque, aristocratique, c’est la preuve que Protagoras est cupide, que sa philosophie est déterminée par son auditoire et non par la Vérité, qu’il est le premier à s’être fait payé.


• Pour nous, c’est la démonstration que le discours le plus faible, peut devenir le discours le plus fort, l’une des grandes leçons de Protagoras. La vérité est relatif, et que ce « relatif » l’est avant tout vis-à-vis du langage et de son usage.


• Il ne faut pas oublier que Protagoras a commis un ouvrage intitulé de L’art de la lutte, qui donnait probablement des techniques de lutte, pour partir de la position la plus désavantageuse et se retrouver finalement, dans une position supérieure.


• Autre anecdote qui va dans le même sens : Protagoras répondit à un poète qui l’injuriait parce qu’il n’approuvait pas ses vers : « Mon cher, j’aime mieux t’entendre m’injurier que d’entendre tes poèmes ». On est bien dans un horizon agonistique, de la lutte, de la mise au sol, avec des mots.


D) L’autodafé et l’agnosticisme


• Protagoras fait la lecture à Athènes de son livre Les Antilogies qui commençait la section Sur les dieux par l’aphorisme suivant : « Des dieux, je ne puis savoir ni qu’ils existent, ni qu’ils n’existent pas : car beaucoup d’obstacles empêchent de le savoir, l’obscurité de la question et la brièveté de la vie de l’homme ».


• Il est alors accusé par un dénommé Pythodore, un des Quatre-Cents, c'est-à-dire un partisan de l’oligarchie. Et est invité à quitter Athènes.


• On brûle alors ses livres sur l’agora, la place publique.


• Cette anecdote montre bien l’aspect subversif de la pensée de Protagoras puisqu’ils sont allés jusqu’à lui brûler ses livres. Pas beaucoup d’exemples de philosophes à qui cela est arrivé : bien que cette pratique devait être un peu plus courante dans l’Antiquité qu’aujourd’hui. On a bien Démocrite, encore un Abdéritain, dont Platon projetait de brûler les livres, mais ce dernier fut découragé par l’ampleur de la tâche… Ce ne fut pas le cas pour Protagoras.


• Exil : pour lui, ce n’est pas un problème, c’est un sophiste, par nature itinérant, nomade de la pensée qui circule de cité en cité pour donner ses cours et instruire les jeunes gens riches, ambitieux de devenir de citoyens puissants.



Après avoir « gouté » et entrevu le corps protagoréen, un corps qui triomphe et survit, nous allons aborder la pensée du philosophe, animée de deux temps : un temps de destruction, un temps de re-construction.



II) Tableau de la philosophe protagoréenne.

Si Protagoras est un esprit révolutionnaire, c’est qu’avant tout, il est venu mettre un terme à une manière de voir le monde pour proposer une voie alternative : la comédie d’Aristophane intitulée les Nuées montre bien comment le discours protagoréen s’oppose à une pensée en place, commune et dominante : l’innovation guette la tradition musicale, l’argumentation rationnelle, la poésie ; l’agnosticisme et le cynisme, la mythologie ; le nihilisme moral, les valeurs traditionnelles – tout cela au moyen de la rhétorique, de Peito, la persusasion.

A) La destruction ou le réalisme des Antilogies

Diogène Laërce affirme au sujet de Protagoras qu’il a dit le premier que sur toute chose, il y a deux discours contradictoires. Le thème du discours double était le thème principal des Antilogies, l’un des ouvrages les plus connus de Protagoras. Par là, ce dernier exprime de manière inédite un sentiment profondément enraciné dans la culture grecque :


• Il y a la nature de la religion grecque, qui est un polythéisme, dont le principe est celui de l’éparpillement du divin, d’une pluralité de dieux qui souvent s’affrontent et contrebalancent leurs pouvoirs. L’esprit qui pense le monde comme pluriel et polycentrique (Poséidon contre Athéna, par exemple) dira volontiers la brisure, le clivage.


• Ainsi du temps : pas de fragmentation uniforme, pas d’horloge mécanique, le temps est au contraire celui de l’occasion favorable, du kairos qui paraît et disparaît arythmiquement, donnée tantôt à l’un, tantôt à l’autre, mais jamais bonne pour tous.


• Ce déhanchement du temps s’aggrave d’une dissémination des lieux : le monde politique grec est formé de plein de cités-Etats, atomes de pouvoir qui se heurtent et s’entrechoquent.


• Le concept d’antilogie est à mettre en rapport avec le climat des tragédies d’Eschyle, le premier des trois grands tragiques grecs : l’action tragique se développe à l’intérieur d’une situation où le héros se trouve pris ente deux feux : son devoir relève d’actions prescrites et défendues. Oreste, dans la pièce éponyme doit accomplir et ne pas accomplir le matricide pour satisfaire le vouloir divin. « Arès s’en prend à Arès, Dikè à Dikè ».


• La pratique de la démocratie grecque. La décision politique est toujours discutée devant le peuple, elle est donc toujours discutable, modifiable.


• Origine polémique du discours double : bellum= duellum qui se retrouve dans l’institution judiciaire grecque, où tout procès prend figure de combat. En grec agôn désigne aussi bien le procès que la bataille, la lutte.


• Poids de la pensée du philosophe Héraclite, comme Protagoras, un ionien : vision d’un réel contradictoire et affirmation de l’existence des contraires. « Le combat est le père de toute chose, de toutes, le roi » dit Hércalite. Protagoras, lui, renonce à rendre l’immédiateté de la contradiction et le coupe deux, en antilogie, en deux discours, chacun en soi-même cohérent.


• D’où réhabilitation de la doxa, de l’opinion, dont les démentis constituent la loi même de la vie, et les aspects d’une réalité changeante.


Le plan des antilogies, d’après le Théétète de Platon devait être le suivant :

1) L’invisible

• Rappel de l’exorde : « Des dieux, je ne puis savoir ni qu’ils existent, ni qu’ils n’existent pas : car beaucoup d’obstacles empêchent de le savoir, l’obscurité de la question et la brièveté de la vie de l’homme ». Cet agnosticisme est une sorte de point neutre entre les deux discours opposés qui se font face au sujet des dieux, celui de la croyance et celui de l’incroyance.


• Ce point neutre s’explique par le fait qu’on parle ici du domaine de l’invisible et du caché. Protagoras faute de pouvoir opérer une phénoménologie du divin réserve sa réponse.


• Ce moment permet le mouvement suivant dans la pensée de Protagoras, l’affirmation de l’homme-mesure. Si les dieux ne se laissent pas affirmer, alors, il y a l’homme. Naissance de l’humanisme.


• Platon répliquera dans les Lois : Le dieu est la mesure de toutes choses.

2) Le visible


a) Perdus sont les travaux de cosmologie, on n’a que de vague allusions (Eustathios)


b) L’ontologie de Protagoras s’en prend aux Eléates et à Parménide, selon laquelle l’Etre est un et pour qui les sens ne peuvent être crus. Cette réfutation de Parménide est la condition de la vision antilogique du monde : L’Etre est obligé de tolérer l’existence de l’opinion…


c) La politique et le droit = champ privilégié de la vision antilogique (je dirais réaliste) du monde. Dans le domaine de l’anthropologie, l’ambigüité règne. Confère l’histoire d’Epitime de Pharsale.


d) Enfin les mathématiques : Protagoras là aussi tente démontre que, comme tous les arts, les mathématiques sont sujettes aux antilogies et se contredisent. Il prend l’exemple de la tangente à un cercle qui est supposée toucher le cercle en un point. Lorsqu’on trace la droite et le cercle sensible, on s’aperçoit que la tangente touche le cercle en plusieurs points et que la définition contredit le réel.


D’où la question de la vérité. Comment savoir ?


B) La construction d’une pensée « positiviste »

Les deux autres moments de la pensée protagoréenne appartiennent à l’autre grand ouvrage de Protagoras, la Vérité. Ce sont des moments constructifs.

1) L’homme-mesure

• Pour construire à partir de la vision réaliste du monde, il faut une mesure qui va permettre de décider d’un sens, quand même.


• D’où la formule célèbre : « L’homme est la mesure de toutes choses, des choses qui sont, qu’elles sont, des choses qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas » .


• Les termes : en grec, « choses » = non pas « pragmata », mais « Xremata » qui désigne une chose dont on se sert, une chose utile. Le terme de « mètron », on le traduit par « mesure » ou par « critère ». Pour le mot « homme » (« anthropos »), les Anciens entendait l’homme singulier, l’individu, le sujet ; mais on peut élargir à l’universel, l’humanité dont essence appartient à tout homme.


• L’interprétation : la formule est assez énigmatique, courte, destinée à être mémorisée, elle doit frapper.


• Mais il y a une difficulté de la formule : fixer le sens, c’est tomber dans un piège, Platon et Aristote ont bien-sûr fait valoir l’argument, puisque la phrase, pas plus que le reste ne saurait échapper à l’universelle mobilité. Donc, si toutes choses trouvent leur mesure en l’homme (subjectivité individuelle), elles perdent alors toute possibilité de mesure. Une référence sans référence.


• A quelle condition l’homme devient-il la mesure, si ce n’est ni par la subjectivité, ni par nature ? Ce sera par convention/ artifice, souvenez-vous de l’histoire de la Tulè. Artifice et la convention deviennent une métrétique cohérente et arbitraire.


• Donc, rien n’est par nature tout est par convention, comme le dit le célèbre mythe de Prométhée.


• Stabilité de la nature n’est nulle part, mais on trouve une stabilité artificielle. D’où, l’ordre qui définit la nature, c’est celui de l’art humain, la loi et l’éducation (pour le philosophe-voyou, étrange retour de la loi…pour des questions)


• Exemple de l’eau : l’eau n’est plus de l’élément où l’on se noie depuis qu’il y a la convention « natation ». Autrement dit, ce qui fonde une valeur n’est pas sa vérité, mais le fait qu’elle est voulue. Ce qui fonde le droit n’est pas la nature, mais le fait qu’une société l’accepte (d’où la loi de la Famille n’empêche pas d’enfreindre la loi de la société)


• Inévitable diversité des établissements humains, Hérodote en est plein.


• Une société est cimentée par l’acceptation des valeurs transmises, par l’éducation ; et là petit tour de passe-passe : les vérités, comme l’éducation viennent du sophiste…


• La convention n’est pas menacée par la contradiction car elle réclame, non pas l’universalité, mais la communauté.

2) Le discours fort

(Le deuxième temps de la Vérité, c’était le discours fort.)


• D’où comment faire pour créer le consensus ? Il faut donc que son discours, dans la mesure où il est faible, autrement dit qu’il est impartagé – à peine peut-on lui donner le titre de discours, puisque le discours appelle la communication, la communication, le partage…


• Lorsqu’un discours personnel rencontre l’adhésion d’autres discours personnels, ce discours se renforçant de tous les autres devient un discours fort et constitue la vérité.


• Pour sauver Protagoras, cette théorie a été mise en rapport direct avec la pratique politique athénienne de la démocratie, C’est Gilbert Romeyer qui affirme cela : il se fonde sur une analyse des textes de Platon (la République, notamment) et du vocabulaire. L’idée est de prouver que le discours fort chez Protagoras, c’est le bon discours du gentil démocrate, qui est capable selon ses propres termes de « rallier les consentements et de construire une république des esprits… » .


• Pour répondre en deux mots : d’abord, il s’appuie sur Platon. Et ignore le réalisme qui caractérise Protagoras : le discours fort est susceptible d’être utilisé par tous, y compris ceux qui roulent pour leur propre intérêt, et qui ne sont pas, non plus, contre la démocratie. Cela n’exclut pas le machiavélisme.


• En fait le « discours fort » de Protagoras nous fournit la clé de l’ontologie protagoréenne. L’être devient l’objet de l’accord des hommes entre eux. L’apparence est fondée en convention et le sophiste y travaille (peut-être d’ailleurs est-il un rempart contre la tyrannie, dans la mesure où son statut est lié à l’exercice de la démocratie, il n’a pas intérêt à mijoter de jeunes tyrans…) : c’est la convention qui détermine le bien et le mal.


• On a à faire à un relativisme opératoire : la science et la morale ne sont pas fondés en nature, mais par l’opération des hommes, par leur artifice, leur accord, leur convention.


• A nous de faire la distinction, le seul critère est l’accord entre les hommes.


• Le relativisme fonde des valeurs qui ne reposent que sur la convention et l’accord arbitraire. En somme tout dépend de la communauté, de la société où vous vous trouvez. Les lois ne cessent d’être valables que lorsqu’elles cessent de faire l’objet d’un accord entre les hommes. L’exemple de la peine de mort est édifiant à ce sujet là…



Prenons un petit peu de recul sur notre tableau du philosophe au javelot qui transperce les vielles croyances pour les terrasser et en apporter de nouvelles.


• La vérité des choses donc se trouvent en l’homme plutôt que dans les choses elles-mêmes. On a là la découverte de la subjectivité. Ce n’est pas rien. La naissance du sujet moderne. Le principe fondamental de la philosophie de Protagoras est donc l’affirmation que l’être de l’objet est phénoménalité, et que tout phénomène est déterminé par la conscience qui le perçoit et le pense.


• Et la valeur de l’apparaître se fait en fonction du degré d’utilité : de même que le médecin par ses remèdes remplace les symptômes de la maladie par ceux de la santé, de même le sophiste sait remplacer un apparaître sans valeur et sans utilité, par un autre meilleur, avec valeur et utilité, c'est-à-dire qui rend service et que l’on peut utiliser. Cette utilité définit alors le degré plus ou moins grand de vérité.


• On retrouve alors un thème de la pensée de Nietzsche : l’œuvre de l’homme supérieur est de créer la Valeur. Il parle de pragmatisme vital. L’homme vit dans un monde de valeur, et l’homme supérieur est donc l’auteur du monde tel qu’il le vit. Il aurait pu écrire, paraphrasant Protagoras, « le surhomme est la mesure de toute chose ». Le « vrai » devient alors ce qui sert les intérêts et les besoins de l’homme, ce qui est requis par sa nécessité vitale.

Conclusion : je vous invite donc à être les mesures, les mètres de la vérité au sein de votre communauté, en imposant par le discours fort, votre vitalisme.

lundi 15 octobre 2007

Bibliographie Séminaire 1 Philo: "Eloge des sophistes"

Voici une courte bibliographie - non commentée - sur les sophistes. Beaucoup des avancées sont venues du monde anglo-saxon...

W.C.K GUTHRIE, Les sophistes (Paris, Payot, 1988)

M. ONFRAY, Les sagesses antiques (Paris, Grasset, 2006)

G. ROMEYER DHERBEY, Les sophistes (Paris, P.U.F, 1985)

J. DE ROMILLY, Les Grands Sophistes dans l'Athènes de Périclès (Paris, De fallois, 1988)

dimanche 14 octobre 2007

Synopsis 1er séminaire philo: Eloge des sophistes




« Les figures du philosophe-voyou, pour une histoire de la philosophie dangereuse »


“ Eloge des sophistes”


Introduction:


· Objet du cycle de s’inventer « archéologue », au sens foucladien

· Parenté avec la contre-histoire de la philosophie de Michel Onfray

· On commence avec les sophistes – le terme lui-même est balafré. Péjoratif. Désigne un sans foi ni loi.

· Dans l’antiquité, le mot a plusieurs acceptions : poète, acquéreur d' un art, le malin, le manipulateur. Il désigne aussi tout simplement, le professeur. – sophia : sagesse, savoir – philosophia : amour de la sagesse.

· Célèbres et appréciés au Vème siècle, les temps modernes ne les connaissent pas, si ce n’est pour les dénigrer, faire-valoir de l’idéalisme platonicien ou autre. Leurs œuvres sont inexistantes. Des fragments. Des morceaux de pensées laissés à la postérité, qui ne pèsent pas lourd dans la balance, quand Platon propose des dialogues à n’en plus finir, en texte intégral, où il met en scène la déconfiture des sophistes. Aberration de « présocratiques » .

· Il est temps donc de sortir de l’ombre ces penseurs auxquels on refuse même la qualité de penseur : Calliclès, Thrasymaque….


I) Etiologie d’une descente aux Enfers

A) Les textes, sources et documents.

· Il y a très peu de textes : la plupart de temps ce sont des fragments, ou bien des « retransmissions » pour ne pas dire paraphrases d’autres auteurs, comme Diogène Laerce, Sextus Empiricus, pour les plus impartiaux et Platon et Aristote pour les partiaux-hostiles. D’où extrême difficulté de connaître la pensée. Nécessite un lourd travail de confrontation des sources. D’autant que l’Université s’est peu intéressée à la question.

· Pourquoi des fragments : la raison est simple. L’idéalisme de Platon a eu gain de cause. Michel Onfray l’a bien mis à jour au sujet de Démocrite, qui est le plus chanceux dans les rescapés du totalitarisme idéaliste, puisqu’il nous reste une grande quantité de texte. Platon eût aimé, s’il en avait eu les moyens supprimer ces rivaux et c’est ce que se sont chargés de faire ses disciples. Si bien que l’histoire moderne de la philosophie a été écrite comme Platon aurait aimé qu’elle le soit. Pour lui, il s’agit de lutter contre une pensée qui nie l’existence de la vérité, qui prétend que « l’homme est la mesure de toute chose ». Alors quand on soutient, comme Platon, que la Vérité existe, tout comme l’Etre, immuable, qu’elle est stable et immatérielle, que les sens sont trompeurs, et que « dieu est la mesure de toute chose », on a tout intérêt à faire disparaître ses contradicteurs sous peine de ne pas être crédible.

· Une autre hypothèse a été émise: la perte des ouvrages. Peu plausible pour des stars comme l’étaient les sophistes. Comme si aujourd’hui on perdait les films avec Brad Pitt.

· Une autre hypothèse postule que les sophistes en tant que prof, n’écrivaient rien, ou alors moins que les autres. En tout cas, qu’ils ne souciaient pas d’écrire pour la postérité…Que leur manuel avaient été compilés par Aristote dans son Art Rhétorique (Aristote, comme par hasard) et que du coup, l’anthologie de texte qu’il supposait était prise pour argent comptant. On cherche à excuser l’inexcusable, comme si en philosophie, il n’y avait pas de lutte pour la domination du discours. Là aussi c’est le plus fort qui gagne, en l’occurrence, Platon et Aristote.

· Le problème du fragment, c’est qu’on peut lui inventer un contexte et lui faire tout dire (vous me direz, c’est le propre de la rhétorique…), L’ironie : ceux là même qui prétendaient au Juste à l’Honnête l’ont emporté par les procédés les plus vils. On a brûlé les œuvres de Protagoras…

· Etat des lieux: Protagoras, rien ; Gorgias, chanceux : deux éloges qui ont été conservé (un éloge d’Hélène, qui avait causé la guerre de Troie), Prodicos, Hippias, Lycophoron…peu, Calliclès, pas.

B) Des prostitués de la connaissance…
Intéressés, dangereux, prostitués, métèques, démocrates...

· Passons à l’examen de la mauvaise réputation dont on affuble les sophistes. Que leur reproche-t-on ?

· Méfiance envers les intellectuels, les savants…En Grec, on les désignait souvent du terme de « deinos » qui signifie «terrible »ou « habile ». Chez l’orateur Démosthène, on trouve le terme associé à des insultes, une sorte d’homme qui prétend à un savoir supérieur.

· Ils sont comparés à des marchands de denrées dont l’âme se nourrit. On n’est pas loin de Faust et de la vente de son âme au diable.

· On leur reproche de vendre la sagesse aux Athéniens de bonne famille : ce qui dans la mentalité grecque venait naturellement, sans « technique ». Perversion des enfants de bonne famille. A qui l’on fournit des armes pouvant servir l’immoralité.

· Pas content non plus quand les sophistes forment des non-citoyens à devenir sophistes (comme Anitmoerus de Mende). Dans tous les cas, c’est de leur faute.

· « Chasseur rétribués de jeunes gens riches » à l’époque où Platon écrit le Sophiste.

· Xénophon les accuse d’être des maîtres d’imposture, à la fin de son traité sur la chasse.

· Quand on ne les accusait pas d’enseigner des techniques d’imposteur, on les accuse d’enseigner la vertu.

· Anytos, dirigeant athénien, sycophante de Socrate, prétend qu’ils sont des menaces pour la société.


· Sont intéressés par l’argent. On trouve cela chez Xénophon : « Ceux qui vendent leur sagesse contre de l’argent à quiconque le désire » dans la bouche de Socrate. Platon dit que Protagoras, l’un des premiers sophistes, a tiré plus d’argent de sa sophia que Phidias et dix autres sculpteurs réunis (pas mince…)

· On atteint le sommet quand Xénophon parle de prostitution, vendre son esprit n’étant guère meilleur que de vendre son corps dans la mentalité grecque : la sagesse était qqch qui devait être librement partagé entre amis ou amants.



· Ce sont pour la plupart des métèques, c'est-à-dire des non-citoyens, chargés d’enseigner l’art de la politique à de jeunes citoyens, et qui plus est itinérants (Timée) : Protagoras est d’Abdère, Gorgias est de Leontium, Hippias est de Elis, Prodicos est de Céos.

· Enfin, Platon, partisan de l’aristocratie, n’aime pas la pratique sophistique qui constitue la clé de voûte du système démocratique. On sait les accointances de Périclès le grand stratège athénien avec Portagoras, à qui il passe commande d’une législation de cité et avec qui il s’entretient en cas de dilemme.

· Aristophane, dans ses Nuées, les présente comme des gens malhonnêtes, fidèles à la réputation qu’ils ont de nos jours.


II) Un procès unilatéral

A) Examen des chefs d’accusations



a) Des voyous de leur époques


· Les chefs d’accusations ne résistent pas à l’analyse. Problème est que les sophistes n’ont jamais pu se défendre après leur mort et pour cause, n’ayant pas non plus d’Ecole à proprement parler capable de les défendre. Ils se sont défendus de leur vivant. Difficile après leur mort...



· On peut parler de révolution. Car, s’il n’y pas une conscience commune, il y a bien un comportement commun qui s’oppose aux traditions classiques.



· Avec les sophistes, on commence à sortir de la logique aristocratique pour rentrer dans une logique plus égalitaire, toute proportion gardée vis-à-vis de ce que nous appelons démocratie.



· Le savoir devient accessible à tous. (Contrairement à ce que dit Platon, il ne fallait pas briser sa tirelire à tous les coups. Parfois on pouvait se rendre au temple et laisser les dieux décider du prix, quand le disciple était trop pauvre.) "L’arète" devient une technique enseignable comme les autres arts : cordonnier, …Chacun a donc sa chance d’avoir accès à la politique. Que l’usage fait par la suite soit immoral est une autre question.



· L’immoralité n’est pas une tare irrémédiable comme elle semble l’être dans la conception grecque classique, dont Platon se fait l’écho : nous verrons par la suite que c’est la temporalité qui impose l’action en vue de l’efficacité et non des principes immuables, gravés de toute éternité dans le ciel des idées.



· Le relativisme (la vérité est relative) autorise une pratique tolérante dans les échanges d’idées. On peut dire n’importe quoi. Tout le monde peut s’exprimer, pourvu que ce soit bien dit, pour qu’on l’écoute.

b) ...époque qui, cependant, met au monde cette pensée de l’opposition

· Ce relativisme tire son origine aussi de l’élargissement de l’horizon par des contacts sans cesse plus nombreux avec d’autres peuples, à travers la guerre, les voyages, et la fondation des colonies – principale activité de l’Empire démocratique de Périclès. Cela devient plus évident que les coutumes et les de modes de vie considérés comme absolu et divin sont en fait de nature local et relative

· Histoire de Darius, racontée par Hérodote : le Roi perse fit venir à sa cour des Grecs et des Indiens. Les premiers brûlent leurs pères, les seconds les mangent.

· Euripide, dans son Andromaque, remarque que l’inceste est pratiqué par des non-grecs, qu’aucune loi n’interdit : un personnage dit : aucun comportement n’est honteux s’il n’apparaît pas ainsi à celui qui le pratique.

· D’autre part, le succès remporté par les Grecs sur les Barbares, les Perses (Salamine, Marathon…) donne une énorme confiance en soi : ils s’en sont tirés seuls, en particulier chez les Athéniens. Comme Thucydide le fait dire à un Athénien : c’est une loi de la nature qui fait que les plus forts agissent comme ils l’entendent et que les faibles laissent faire… Ces idées imprègnent donc la société grecque.

· Les réformes de Périclès sur les institutions athéniennes (l’archontat élargi aux classes inférieures, la boulè et les tribunaux populaires permettent aux citoyens les plus pauvres de participer à la vie publique -> cette situation encourage la croyance que les opinions des hommes se valent les unes les autres (mais problème de Mytilène et de Mélos : envoie de trirèmes, mise à mort ratée de peu, réussie dans un autre cas)

B) Le succès attire la jalousie

· Ainsi les sophistes, saisissant leur moment opportun, viennent occuper un espace laissé vacant en comblant les nouvelles exigences de la démocratie.

· D’où la rivalité et la jalousie – à prendre en considération dans l’élaboration de l’histoire - de la part des philosophes « classiques », comme Platon. Occupation de champ de pouvoir, comme l’a bien dit Bourdieu. La philosophie n’échappe pas à cela non plus. Il y a des luttes pour la prédominance philosophique (politique, morale,…)

· La dialectique, invention des sophistes : d’autre part, la méthode dialectique de Socrate dans les dialogues de Platon n’est pas sans faire penser aux antilogies des sophistes, du double discours. L’échange dialectique fonde la pratique sophistique.

· La rhétorique, aussi. On va y revenir, mais la question de savoir qui le premier a inventé le mot pose toujours problème : Platon ou les sophistes, et si c’est bien Platon qui a frappé le mot comme on frappe une pièce, il n’en demeure pas moins que depuis longtemps les sophistes avaient inventé le concept se contentant de parler de techniques, arts, oratoires.

· Il faut du courage pour se proclamer sophiste comme Protagoras le fait dans le dialogue éponyme de Platon. Soit dit en passant, le Platon qui est bien obligé de se servir d’eux pour se montrer. Comme si, pour se faire mousser, un auteur s’attachait à attaquer un philosophe-star, à écrire des dialogues mettant en scène ses propres victoires…heureusement aujourd’hui, on a le débat télévisé ou journal.

· Donc paradoxe des sophistes qui, tout en bénéficiant du succès de stars n’en non pas moins les inconvénients. En réalité, comme on va le voir, il y a une véritable pensée chez les sophistes.


III) Eloge des sophistes : univers sophistique, plutôt que pensée commune des sophistes

· On ne va pas rentrer dans le détail de la pensée de chacun de ces philosophes-voyous du Vème siècle avant JC, les sophistes. J’ai essayé pour vous, en préparant le cours de dégager des lignes de forces, pour tenter de sauver les sophistes, ce que je crois avoir réussi à faire.

· A ce propos, il est intéressant de noter que quand des universitaires ont essayé de sauver les sophistes, ils le font toujours en modifiant le sens de ce qu’ils ont dit : C’est ce que Schiappa essaye de faire, en disant que le fragment où le sophiste Protagoras se déclare indécis sur l’existence des dieux (presque athéisme, agnosticisme) on a presque une preuve qu’il y croit, bel exercice de rhétorique, mais pas très convaincant. Ou Romeyer et Romilly, qui se mettent en tête de quitter la part subversive de la pensée des sophistes. On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. La pensée nouvelle révolutionne et il y a toujours des conséquences. Les sophistes ne sont pas inoffensifs. Il s’agit de comprendre pourquoi leur pensée est vitale pour la construction d’une philosophie originale en ce début de XXIème siècle.

A) L’apparence

· Essayons de comprendre, en survol, les positions philosophiques de ces sophistes. L’apparence ne se définit pas par rapport à l’être, qui est mouvement, changement. L’apparence, chez les sophistes est identique à l’être. Comme le dira Nietzsche : s’il n’y a que des apparences, s’il n’y pas d’être, alors il n’y pas d’apparence.

· Donc l’apparence se suffit à elle-même, elle prend un caractère ontologique. Il s’agit de rentrer dans le lard des Eléates, de Parménide, qui place l’être comme unique et inchangeant, invisble pour les yeux. C’est ce qui fait que le sophiste est capable de soutenir une chose, puis son contraire : il sait qu’il n’y a que les apparences.

· Les sophistes vivent dans le monde de l’apparence, dans le pour autrui, par l’opinion : il importe d’avoir du succès, de plaire, de persuader par l’assemblage subtil de mot, une mélopée de propositions enchainées les unes aux autres.

· D’où le foyer de la pensée sophistique : le langage (d’ailleurs la cible de Platon et de toute la philosophie en général). Ce langage se définit socialement, la communication avec autrui, mais ce qui est communiqué importe vraiment : la pensée (sans parole, pas de pensée (confère le choix des mots de clément Rosset).

· D’où la rhétorique tient lieu d’ontologie. Le discours vrai : discours compris par l’autre, le discours persuasif. Voilà la vérité. La rhétorique ne peut être mensongère (ou seulement pour une pensée qui connaît l’être, dont les sophistes réfutent l’existence). Tout discours est faux, plus de discours vrais.

B) l’Etre et le néant



· Donc, ce qui fonde la rhétorique, l’art de persuader, c’est une ontologie sans être, non théorique, de la pratique du discours.

· Pour les sophistes, notamment Gorgias, dans son Traité du non-être : il n’y a rien, ni être, ni néant. Donc refus d’une philosophie de l’être (bien que les sophistes sachent qu’il y a des choses).

· Ce qui importe pour les sophistes : ce par quoi les choses interviennent pour l’homme : cela, c’est le langage. Le problème, et c’est ce que Platon ne manquera pas de relever l’ambiguité : on peut dire n’importe quoi. Et donc le correlat ontologique de l’habileté et du sens sophistique, c’est ce qui fournit a leur pratique, un sérieux inquiétant.

· Alors si il n’y pas d’être, que faire, puisqu’il faut bien une morale pratique, c’est le moment opportun, le kairos.


C) Le kairos

· En effet, l’instabilité de l’être renvoie au moment opportun. L’être, c’est l’occasion à prendre. C’est le sniper, ou le banquier, ou tout simplement l’orateur qui attend le bon moment pour parler. L’être prend de l’épaisseur grâce à la temporalité.

· Si l’être n’est pas toujours identique à lui-même, alors, il y a des moments où, selon ce qu’on désire en faire, les choses se présentent plus ou moins bien. Cela est particulièrement vrai dans le monde politique ou financier. On pourrait parler de l’élection du président…

· Partant, ce qui précède une action bien conduite, ce n’est pas une connaissance du domaine concerné (l’être), mais le sens de l’occasion : c'est-à-dire la manière d’être de l’être selon le temps.

· Le kairos : fixation à l’intérieur d’une temporalité privilégiée ; moment rare et fuyant où l’être, sans être égal à lui-même, s’égalise aux réquisits de la pratique humaine.

· L’idée est de saisir son kairos, ce soir, tout à l’heure au moment des questions…Cela est le secret du sophiste, un sens de l’occasion, une pré-voyance.

· Action réussie : « sens des choses », l’être c’est l’efficacité. Je vous donne finalement la clé pour prendre une décision.

D) la tromperie

· C’est le souci d’efficacité qui va justifier le thème de la tromperie universelle.

· Le souci du sophiste, n’est pas de dire le vrai, cela il s’en moque puisqu’il sait le vrai variable et changeant. Ce qui importe, c’est de persuader.

· Par exemple, ce qui soude une société : les croyances communes. D’où la question de la vraisemblance, pour les sophistes. Il faut que cela paraisse vrai, puisque, que ce soit vrai ou faux, le résultat est identique.

· Pour le sophiste, il s’agit donc de rendre efficace toute pratique : pas d’autre moyen d’agir sur les hommes que de leur faire croire ce qu’ils veulent croire.

· Est-ce tromper ? La rhétorique est la reine des sciences et des techniques, puisque sans elle, elles n’existeraient pas. Pas d’immoralité, puisque c’est l’occasion qui fait le larron, et avec elle l’opinion. Ex : pas immoral de gouverner par la tromperie, puisque celui qui gouverne selon le vrai est aussi un trompeur.

· Refus de la vérité : scepticisme, primat de l’action.

· Tout optimisme pratique se fonde sur un pessimisme théorique.



E) l’encyclopédisme

· Il y une sorte de retournement : si on peut tout dire, alors on peut tout savoir. Ex du sophiste Hippias, qui avait réponse à tout. Il s’appuie sur son expérience, sans jamais se compromettre dans une théorie du vrai.

· La science n’est pas systématique, car l’être n’a pas d’unité.

· Le savoir d’Hippias : la science à travers sa valorisation sociale. Tout savoir ou avoir réponse à tout, ce n’est pas connaître la vérité, c’est s’offrir à l’admiration des foules.

· Pour les sophistes le savoir, ce n’est pas « pénétrer des mystères », mais apprendre et travailler, dans une conception asse scolaire.

· Ce qu’on admire chez le sophiste : « comment a-t-il fait ? »



Conclusion : retour au sophistes, comme guides, pensées singulières et libres, débarrassées des contingences sociales et religieuses, qui proposent une philosophie vivable, pratique, réalisable, génératrice de plaisir et non idéaliste, impossible à mettre en œuvre, génératrice de souffrance et de contention.

Les sophistes ont donné de la vitalité aux valeurs de la Grèce, à ceci près qu’ils savaient que ces valeurs ne valaient rien en elle-même. (la valeur d’une valeur, c’est d’être accepté comme idée reçue).

Ce pragmatisme c’est que nous verrons s’incarner avec le premier sophiste, Protagoras. La fois prochaine.